Spectacle

Victor Hugo, bandit céleste au Théâtre de Carouge

Le Français Laurent Pelly révèle sous les grandes orgues hugoliennes le murmure d’un poète qui jouit de tout, du néant à venir comme de la cuisse d’une demoiselle. Les acteurs, dont Jérôme Pouly, Philippe Bérodot et Georges Bigot, font de l’alexandrin une fête

A l’instant, l’acteur Jérôme Pouly, barbe rousse de corsaire, se hisse sur un tronc famélique et s’élance vers l’azur. On approche du dénouement de Mangeront-ils?, farce métaphysique de Victor Hugo. Et au Théâtre de Carouge, on est ivre de plaisir, tant l’alexandrin hugolien est un élixir qui fouette l’intelligence. Jérôme Pouly incarne Aïrolo, l’homme des bois, le hors-la-loi qui dit «merde» – non, ce n’est pas dans Hugo – au roi de Man qu’il défie. Du ciel, il lance au tyran: «Dieu fut laissé pour mort sur le champ de bataille./ Mais je le crois guéri. C’est pourquoi j’ai l’honneur/De vous le présenter comme vivant, seigneur.» A la vanité d’un despote, il oppose l’espoir d’un absolu. Victor Hugo a 65 ans quand il écrit Mangeront-ils ? Et il fait des bonds comme un jeune chat.

Ce chat qui se gave de rimes, Laurent Pelly le célèbre dans un spectacle formidable. Il y a deux ans, à Carouge déjà, le metteur en scène français présentait du même Hugo un Mille francs de récompense allègre comme le sont parfois les mélos: un lacis de poutrelles métalliques dessinait l’angoisse d’une mère et de sa fille menacées par des huissiers et sauvées par un renégat. La comédie s’enracinait dans l’angoisse de la ville. Mangeront-ils?, qui appartient au même cycle, dit du Théâtre en liberté (lire ci-contre), est maritime. La forêt dissimule l’océan au loin. Tombées des cintres, des perches blanches composent un labyrinthe, manière de faire écho aux bois imaginés par l’auteur et à la langue elle-même, ramifiée à l’infini. Cet espace est celui de la surréalité hugolienne, mirage dans lequel deux roucoulants, Lady Janet (Charlotte Dumartheray) et Lord Slada (Cédric Leproust), trouvent refuge, poursuivi par le roi de Man, auquel Georges Bigot donne une élégance effarée et comique, ce même Georges Bigot qui a marqué l’histoire du Théâtre du Soleil en jouant Norodom Sihanouk.

Mais qu’est-ce que Mangeront-ils? écrit au printemps 1867? Un conte pour enfants épris d’insurrection? Oui. Une comédie lyrique? A l’évidence. Victor Hugo a quitté la France en 1851. Il a en horreur la pompe de Napoléon le petit. Au bénéfice d’une amnistie, il refuse de rentrer au pays. L’impératrice Eugénie encourage le Théâtre-Français à jouer ses drames de jeunesse. Il n’est pas dupe. Il mène mille projets à la fois, son grand roman L’Homme qui rit et des pièces qu’il n’imagine pas voir jouées. Il est increvable, malgré les tristesses, les tables qui ne tournent plus. Il rumine en flambeur des espérances révolutionnaires, on ne se refait pas, qui composent un théâtre aérien et vengeur.

Alors certes, il est bien question ici de cœur et de trône à renverser. Une sorcière veille qui lie le destin du tyran à celui d’Aïrolo, le desperado. Le potentat finira par rassasier les amants qu’il croyait affamer. Mais on comprend vite que ce scénario est le faire-valoir d’autre chose. Non que Hugo se désintéresse de l’histoire. Mais son plaisir est ailleurs, dans l’exercice d’une pensée qui s’épanouit en images, qui bande, frappe comme la hache, se détend dans une chiquenaude.

L’émotion vient de là: par-dessus les grandes orgues, une flûte de Pan murmure. La pièce s’ouvre ainsi: «J’ai cent ans. Le moment est venu de mourir.» C’est Zineb, la sorcière, qui pousse significativement la porte de la fiction. Elle diffère son trépas, évidemment. Mais si sa mort traîne de scène en scène, c’est qu’il est trop beau de mourir en alexandrins. Cette messe, l’actrice Charlotte Clamens le restitue dans son lyrisme de chapelle en ruine et c’est beau ainsi. «Salut! la mort est aigle, et la vie est vautour./Salut, réalité, fantôme! Viens, je t’aime/Pour ton deuil, pour ta cendre, et pour ton anathème.»

Mangeront-ils? déploie ainsi un moi hugolien dispersé, possibilités d’être éprouvées dans la ferveur de l’encre. C’est le mérite de Laurent Pelly de le suggérer, jusque dans ce manuscrit raturé projeté en toile de fond. Hugo, c’est Zineb sous son linceul de mandragore, c’est aussi Aïrolo, ce «néant gai» qui prétend avoir fait le deuil de la chair et qui à la vue de Lady Janet a des éruptions du côté de la braguette. Jérôme Pouly est une ruche quand il dit: «J’en suis incandescent – Que n’ai-je/Le droit d’offrir un kiss à ce biceps de neige!» Hugo darde.

Juliette Drouet, la maîtresse tant de fois bafouée, est bouleversée quand l’écrivain lui lit la pièce. Elle lui écrit: «J’ai peur que ta nuit ne se soit ressentie de l’agitation de ta lecture […] les éblouissements dont mon cerveau est plein, et la poésie dont je me suis enivrée hier à votre festin homérique auprès desquels ceux de Gamache, de Gargantua et de Pantagruel ne sont que de simples lunchs. Quel dîner! quel gastronome que cet Aïrolo! quelle pièce! Je rappelle l’auteur! l’auteur! Je t’adore.» Car c’est ainsi qu’on se parle chez les Hugo. On ne se lasse pas de mordre dans la cuisse de Jupiter. Gloire aux affamés!

Mangeront-ils?, Théâtre de Carouge, jusqu’au 2 juin; loc. 022 343 43 43; 2h

«Quel dîner! quel gastronome que cet Aïrolo! quelle pièce! Je rappelle l’auteur! l’auteur! Je t’adore»

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