Je m’apprêtais à prendre la plume pour faire remarquer que Victor Hugo était l’écrivain préféré des chroniqueurs, tant il est inventif, puissant et prolifique. Il n’est pratiquement pas de sujet à qui manque sa citation de Victor Hugo, car tout suscite sa curiosité. Je me promenais donc dans ses pages et voilà que j’y trouve une pépite propre à nourrir une nouvelle chronique. Dont acte.

Le grand homme voyage en Suisse en 1839. Il est à Lucerne, puis Zurich, puis Berne. De là, il écrit à sa femme Adèle et lui raconte ce qu’il voit. Il voit tout. Il lit le monde au sens propre comme au figuré.

Le voici, attablé au rez-de-chaussée de son auberge, près de la fenêtre, «et, tout en faisant à un excellent déjeuner les honneurs d’un excellent appétit, je regardais la place. Vous savez, j’appelle cela lire en mangeant. Tout spectacle a un sens pour les rêveurs. Les yeux voient, l’esprit creuse, commente et traduit. Une place publique est un livre.»

Plus loin, alors qu’il est passé par Lausanne et Genève et qu’il fait route vers Aix-les-Bains, il déchiffre – littéralement – le paysage: «Au loin sur les croupes âpres et vertes du Jura les lits jaunes des torrents desséchés dessinaient de toutes parts des Y. Avez-vous remarqué combien l’Y est une lettre pittoresque qui a des significations sans nombre? – L’arbre est un Y; l’embranchement de deux routes est un Y; une tête d’âne ou de bœuf est un Y; un verre sur son pied est un Y; un lys sur sa tige est un Y; un suppliant qui lève ses bras au ciel est un Y.» Vingt-six lettres défileront sur la route d’Aix-les-Bains, car, note Hugo, «la société humaine, le monde, l’homme tout entier est dans l’alphabet.»

«C, c’est le croissant, c’est la lune»; «I, c’est la machine de guerre lançant le projectile», «Z, c’est l’éclair, c’est Dieu». Merveilleux jeux des correspondances, où le monde parle à l’écrivain de l’écrit, tandis que l’écrit, à son tour, nous raconte le monde.