Les sociologues ne cessent de le répéter. Entre le tout à l'autorité d'avant-hier, et le «il est interdit d'interdire» d'hier, les parents d'aujourd'hui ne savent plus à quel saint éducatif se vouer. Faut-il imposer ou expliquer? Consoler ou bousculer? Les questions fusent et les réponses qui sont légion, ne règlent pas grand-chose. Du coup, on y va à vue et on prie pour ne pas tomber sur un os, une plaie. Bref, un Victor.

Car, dans la pièce de Roger Vitrac, Victor ou les enfants au pouvoir, le héros, «terriblement intelligent», a la terrible idée de fêter ses 9 ans en culbutant toutes les certitudes de ses parents. Bien sûr, nous sommes en 1928 et cette salve surréaliste marque la transition entre un ordre immuable et patriarcal, trèsXIXe, et la déconstruction mentale et mouvante propre au XXe siècle. Mais, plus prosaïquement, et c'est bien l'option de la mise en scène de Gisèle Sallin, le dynamitage de cette famille renvoie aussi, en riant, à notre propre fragilité face à n'importe quel comportement dissident dans nos rangs.

Victor, donc, 9 ans et 1,80 m au compteur, célèbre son anniversaire en inversant la vapeur. D'enfant archi-modèle, il devient enfant terrible et, de la bonne au voisin-qui-a-un-grain, ce garnement, interprété par un Olivier Havran convaincant, ne manque pas une occasion de chahuter son prochain. Il casse le vase de Sèvres, enfourche le Général, compose de la poésie hermétique et dénonce l'adultère du père. Bref, en compagnie de la petite Esther, son amoureuse inconditionnelle (Raïssa Mariotti, étonnante), il échappe à tout contrôle. Et Charles Paumelle qui rêvait d'en faire un sous-préfet, ne peut que se lamenter: «Victor! Qu'est-ce qu'il a? Qu'est-ce que tu as?» Plus fort encore, l'enfant prodige sait qu'il ne survivra pas à cette crise de lucidité qui met cul par-dessus tête la bonne société. Ainsi, lorsque, à mi-parcours, survient l'incroyable pétomane Ida Mortemart (Véronique Mermoud, excellente), il flaire sa fin quand les autres soulagent leurs angoisses dans des flots d'hilarité. Victor, enfant-visionnaire? Roger Vitrac lui confie en tout cas le soin de percer la panse de la bourgeoisie boursouflée pour lui faire rendre toutes ses idées arrêtées. Ce déferlement de contestation, certes jouissif, serait daté si, sur la scène des Osses, il ne se doublait d'une interrogation quant à l'éternel rapport parents-enfants.

Car Gisèle Sallin a la bonne idée de laisser au décor de Jean-Claude de Bemels, la charge d'exprimer le surréalisme qui gagne du terrain. La scène, coupée en deux, raconte en effet le clivage entre, à l'avant-plan, le monde du dedans, molletonné et rassurant et, derrière, le monde du dehors, mystérieux, libre et angoissant. Là, une verte pelouse recouvre non seulement le sol, mais aussi le mur et une succession de Magritte évoquent la victoire de l'imaginaire individuel sur des acquis grégaires.

En revanche, pour ce qui est du jeu, la metteuse en scène bannit l'excès. Si quelques crises de folie dûment chorégraphiées par Tane Soutter viennent posséder les protagonistes à intervalles réguliers, le couple de parents ne joue pas une démence de plus en plus prononcée, mais, au contraire, une sorte de bravoure obstinée face aux bourrasques de leur enfant. C'est bien sûr dû à la bonhomie d'Alfredo Gnasso qui compose un père tranquille et à la sévérité ironique d'Irma Riser Zogaï, dans le rôle de la mère. Mais c'est aussi lié au parti pris du troisième acte où, dans leur pyjama bleu électrique et leur lit à montant métallique, les parents réclament le sommeil comme deux bambins déboussolés. Grâce à cette direction d'acteurs douce et presque naïve, qui contraste avec l'apocalypse de la situation - tout se termine quand même dans le sang -, Gisèle Sallin restitue beaucoup de nos doutes sur la juste gestion de nos propres garnements... C'est bien vu, et ça permet de se dire que, même avec les progrès recensés aujourd'hui en matière d'éducation, on resterait relativement, sinon totalement, démuni face à un enfant démon, ou simplement trop lucide pour être bon.

Victor ou les enfants au pouvoir, au Théâtre des Osses, à Givisiez, Fribourg, jusqu'au 25 novembre, rés. 026/469 70 00. 2h10, avec entracte.