La salle du Victoria Hall de Genève n'est pas adaptée à la taille d'un orchestre symphonique. Voilà une évidence qui ne saute pas aux yeux. Fin mars, l'Orchestre de la Suisse romande (OSR) a déposé un dossier aux autorités cantonales qui vise à améliorer les conditions de travail des musiciens (lire ci-dessous). Non seulement la salle s'avère trop petite pour les grandes œuvres symphoniques, mais la proximité géographique des instruments à haute charge sonore – cuivres et percussions en particulier – aurait une incidence sur la santé auditive de certains groupes de musiciens.

«Pour la première fois en trente-trois ans, j'ai mis les tampons auriculaires lorsqu'on a joué Amériques de Varèse en mars», s'exclame le flûtiste Lô Angelloz. Cette pièce aux effectifs colossaux a jeté le feu aux poudres. Plusieurs musiciens de l'OSR ont exprimé leur désapprobation: «C'était intenable sur la scène. Nous étions entassés comme des sardines», raconte une violoniste. Amériques mobilise un nombre impressionnant de cuivres et de percussions: «Presque tous les musiciens ont mis des tampons auriculaires. J'ai même reçu trois morceaux de plâtre pendant les répétitions au Victoria Hall: la peinture s'écaillait des murs à cause des vibrations.»

La suspicion liée à l'entassement des musiciens au Victoria Hall n'a fait qu'augmenter. «Le problème principal, c'est qu'il n'y a pas assez d'espace entre les musiciens», constate Steve Roger, administrateur de l'OSR. D'où l'installation de barrages artificiels pour limiter l'impact sonore. «On a fait venir des paravents en plexiglas pour les répétitions.» Mais cela n'a pas suffi à réduire les maux de tête et la sensation d'écrasement. Plus l'espace est restreint, plus l'intensité sonore risque de provoquer l'atteinte potentielle aux facultés d'audition.

«Je savais que j'avais des problèmes de surdité, raconte le corniste Gregory Cass. Aujourd'hui, je n'entends plus ma femme lorsqu'elle est dans la pièce d'à côté, ni les oiseaux chanter. Et la moitié du temps, je n'entends pas le téléphone. J'ai perdu la sélectivité de l'oreille.» Selon lui, les cornistes constituent un groupe à haut risque: «Nous, on est à la place du mort: devant les timbales, à côté de la petite clarinette dans les Symphonies de Chostakovitch. Le piccolo fait le même bruit qu'une perceuse électrique.» Gregory Cass a perdu 60 décibels dans les deux oreilles (fréquences de 1500 à 3000 hertz). Pour lui, la situation est encore plus dramatique dans la fosse du Grand Théâtre. «L'audiogramme a montré que j'avais perdu 5 décibels en un mois. Le programme était plutôt chargé: La Walkyrie de Wagner au Grand Théâtre, la préparation d'une tournée avec la 5e Symphonie de Mahler et la 9e Symphonie de Bruckner et l'enregistrement des Fêtes romaines de Respighi.» Gregory Cass ne sait pas encore s'il sera couvert par l'AI. Mais il est persuadé que la salle du Victoria Hall et la fosse du Grand Théâtre – encore bien plus exiguë – ont contribué à son déficit auditif. Il cessera son activité à l'OSR en novembre.

Maux de tête, sifflements dans les oreilles: les cuivres et les bois ne sont pas seuls concernés. «Depuis plusieurs années, j'ai constaté l'apparition d'acouphènes, remarque François Guye, premier violoncelle solo à l'OSR. Mais je me trouve à l'endroit le moins touché de l'orchestre: la petite harmonie subit les agressions les plus fortes.» Pour lui, la fosse du Grand Théâtre représente un danger autrement plus menaçant.

L'emplacement des musiciens dans la salle serait donc un facteur décisif. C'est ce que suggère – sans le démontrer catégoriquement – une étude menée notamment par Jean-Philippe Guyot, médecin-chef de service a.i. de la Division d'otologie de l'Hôpital cantonal universitaire de Genève. Lui et ses collègues ont comparé les audiogrammes de 78 musiciens de l'OSR à une distance de vingt ans. Les résultats montrent que la perte d'audition entre 1981 et 2001 est globalement identique à celle d'une population témoin. En revanche, les sous-groupes – les hautboïstes et les violonistes en particulier – présentent des atteintes plus marquées que la moyenne. «Une perte d'audition chez ces musiciens serait certainement moins due à l'intensité de leur propre instrument qu'à la position qu'ils occupent dans l'orchestre, assis devant les percussionnistes et les trompettistes», précise l'étude.

Autre écho auprès d'un spécialiste en oto-rhino-laryngologie à Genève: «Certains musiciens de l'OSR que j'ai suivis avaient des audiogrammes catastrophiques. Par définition, les musiciens d'orchestre sont plus exposés aux bruits environnants que d'autres professions. On ne peut pas les forcer à porter des tampons auriculaires…» «La Médecine du travail nous a dit de mettre les casques comme en usine», ironise le flûtiste Lô Angelloz.

Tout s'explique lorsqu'on apprend que le Victoria Hall, légué en 1904 par un consul britannique à la Ville de Genève, était destiné à L'Harmonie nautique. Soit moins de 70 musiciens. «La salle n'est faite ni pour Wagner ni pour Strauss, remarque le compositeur William Blank. Il aurait fallu l'adapter aux effectifs instrumentaux d'après 1900. On n'arrivera jamais à une qualité supérieure de l'orchestre tant que la salle ne sera pas agrandie.» Il paraît donc sensé d'augmenter la taille du plateau. Et d'installer une climatisation: «Sept personnes se sont évanouies lors du concert du 1er mai», note l'administrateur de l'OSR.