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roman

Le vide peuplé par Matthias Zschokke

En quête de la sensation d’exister, le personnage central de «Maurice à la poule» passe son temps à regarder. Le troisième roman de Matthias Zschokke tient en haleine en s’insinuant dans les creux de l’existence.

Genre: Roman
Qui ? Matthias Zschokke
Titre: Maurice à la poule
Maurice mit Huhn
Langue: Trad. de Patricia Zurcher
Chez qui ? Zoé, 258 p.

Peut-on être maître de son existence ou n’est-ce qu’un leurre? Faut-il même aspirer à trouver un gouvernail, un fil conducteur aux journées qui défilent ou au contraire se laisser porter par les éclats du kaléidoscope d’impressions, de lumières, d’émotions, de notes de musique que la vie déverse jusque dans ses plus infimes manifestations?

Maurice n’a pas tranché. Il sait juste qu’il ne doit pas se laisser gagner par la panique et s’habituer peu à peu au vide. Il passe en effet son temps à attendre des clients qui ne viennent pas dans ce Berlin des quartiers nord où il a ouvert une échoppe d’écrivain public. Dans ce néant apparent, il laisse venir à lui les mille et une pensées qui surgissent dans son esprit, écrit à un ami de Genève, regarde par la fenêtre, élabore toute une construction de réflexions sur tout et rien, des informations lues dans les journaux, racontées par les amis sur les effets protecteurs de la soie, sur les habitants de son quartier, leur envie farouche d’en partir, l’accablement qui saisit ceux qui n’y parviennent pas. Et l’on écoute d’emblée cette voix qui s’attarde sur l’infiniment petit, ces scènes de rue a priori sans accidents, et qui dit en fait une méthode instinctive pour conjurer la peur et se laisser rattraper par la vie comme on peut être surpris par la marée montante.

Matthias Zschokke livre bien un roman existentiel avec Maurice à la poule parce qu’il se cabre sur le regard et ses résonances mentales. Parce qu’il est une invitation à se laisser envahir plutôt qu’à partir en campagne. A admettre que les mots épuisent et que la musique tient en éveil. Maurice n’assène rien du tout, attention, il laisse affleurer. Il ficelle son flot d’images réelles et mentales avec un humour permanent et immédiat. Car quoi faire d’autre que rire pour peu que l’on s’arrête et que l’on regarde?

Maurice à la poule est le troisième roman de Matthias Zschokke qui est un Bernois de Berlin ou vice versa. Il écrit du théâtre aussi. D’ailleurs les Editions Zoé publient également trois de ses pièces La Commissaire chantante, L’Ami riche et L’Invitation où l’humour, la dérision, la capture de ces moments suspendus où l’on admet la défaite, irrévocable, constituent la toile sous-jacente.

L’échec danse en permanence sous les yeux de Maurice qui regarde par la fenêtre ou la porte de son bureau des migrants en rade, des piliers de bar, des chômeurs en stage. Il sait aussi qu’il doit tenir, lui. Dans l’inaction, il se fait suractif. Son attente de la fin de la journée fourmille. En plus, Matthias Zschokke le met en dialogue involontaire avec un narrateur qui l’observe. Au fil des digressions qui bouclent et rebouclent, ce narrateur prendra de plus en plus massivement la parole jusqu’à dire je et à raconter lui aussi sa propre sensation du temps faite de croisement de micro-impressions, d’échanges loufoques avec un père grabataire, de viande à paner et à faire revenir dans le beurre, de regards à sa fille qui grandit.

La juste description de l’empêchement à goûter le monde, de la fatigue qui découle du sentiment d’être en permanence derrière la vitre (Maurice déteste laver les carreaux rongés par les plantes grimpantes de son office), mais aussi de la libération qui surgit une fois la défaite admise, les étés qui se déploient alors sur les trottoirs, dans les trains, voilà sans doute ce qui plaque le lecteur, surpris, à ces riens qui s’ajoutent au fil des pages.

Deux grandes zébrures écartèlent le roman. La première est nostalgique. Maurice se souvient d’un séjour au bord du lac de son enfance, près de Berne. Il a regardé les baigneurs, les bateaux, un couple de jeunes amoureux, dans un café, dont les joues rosissaient avec le soleil de plus en plus couchant. Le soir, il s’est senti soûl de plénitude, rassasié de réalité, «inondé de l’intérieur». Ailleurs dans le livre, il est longuement question du talent, à propos de musiciens, d’écrivains. Qui laissent la vie les remplir et les noyer.

Le deuxième éclair qui aveugle les pages est érotique. Il surgit sur un balcon, en plein jour, tandis que les livreurs livrent en bas dans la rue. Inutile de préciser que la douceur intense qui baigne la scène, et toute la scène d’ailleurs, est réellement imaginaire.

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