Scènes

A Vidy, Antoine Jaccoud fait la bête

Ce week-end, l’auteur et scénariste interroge les relations complexes entre l’homme et l’animal à travers des textes et un débat. Marthe Keller et Mathieu Amalric font partie de l’écurie

Un entretien avec Antoine Jaccoud, auteur et scénariste romand de renom, c’est un plongeon dans un cerveau sous tension. Qu’il parle des paysans en déroute, de la grippe aviaire ou de l’obésité, l’artiste foisonne. Sa pensée est poétique, à la fois ultra-logique et ultra-ramifiée. C’est sans doute pour cette raison que Vincent Baudriller lui a donné une carte blanche. Le directeur du Théâtre de Vidy savait que, quelle que soit la thématique, le programme serait fourmillant. Des fourmis, il y en aura peut-être ce week-end, au bord de l’eau. Intitulé «Etre bête(s)», le rendez-vous imaginé par Antoine Jaccoud propose différents points de vue sur l’animal, à commencer par celui qui est en nous. Incursion dans la cage aux lions et bonheur de découvrir, ce samedi, Marthe Keller et Mathieu Amalric en vache et taureau.

Le Temps: Des textes de votre cru, un débat, un spectacle de danse et du cirque doux. L’affiche est riche. Après votre immersion dans cette matière, quelle est votre thèse sur la relation entre l’homme et l’animal?

Antoine Jaccoud: Un total paradoxe qui vire à l’aberration. D’un côté, l’animal est partout, surinvesti et surreprésenté, objet de consolation et de compensation. De l’autre, si l’on suit la pensée antispéciste, il est voué à disparaître, puisque ce mouvement interdit tout rapport de sujétion entre l’homme et la bête. Dans un de mes textes, appelé de manière provocatrice «Le Zoophile» et mis en scène par Emilie Charriot, je fais parler un homme de la fin du XXIe siècle qui pleure le temps où veaux, vaches, cochons, chats et chiens faisaient partie de notre quotidien…

- Les antispécistes contribuent à l’extinction des animaux? Leur démarche ne vise-t-elle pas au contraire à les défendre?

- Oui, mais leurs commandements qui préconisent de ne pas manger, de ne pas mutiler et de ne pas détenir un animal mettent un terme aux notions d’animal de compagnie et d’élevage. Si des lois passaient dans ce sens, on pourrait imaginer des paysans sans vaches, ni moutons, à l’horizon du milieu du XXIe siècle, et des chiens ou des chats livrés à eux-mêmes jusqu’à leur complète disparition.

- C’est du roman d’anticipation?

- J’exagère bien sûr, mais un mouvement de fond est engagé. Un professeur de philosophie m’a récemment encouragé à imaginer une Suisse dont le paysage ne serait plus modelé par le bétail et le pâturage. Les bovins auraient tout simplement disparu de notre société. C’est fascinant. On s’éloigne à grand pas du vieux pacte qui scellait la relation animal-éleveur et consistait à dire: «Je prends soin de toi, je te protège et en échange je te mange». Et puis, j'ai aussi lu qu’une rivière a acquis le statut de personne sur le plan juridique, ce qui permettra de protéger ses eaux.

- La pratique de l’abattoir actuelle vous pose également problème.

- Oui et je ne suis pas le seul. Dans le débat de samedi, Jocelyne Porcher qui a été éleveuse expliquera à quel point l’homme a transformé l’animal en machine et à quel point sa mise à mort est cruelle pour lui et toxique pour l’homme. Certains agriculteurs, notamment des éleveurs de chevreuils, demandent à pouvoir abattre leurs bêtes au fusil pour éviter le stress. Il faut savoir que le label bio ne prévoit pas une mise à mort différenciée. Pour le moment, tout le monde va à l’abattoir! Je suis prêt à parier que d’ici quelques années, les adeptes du bio seront prêts à payer plus cher leur viande pour qu’elle soit abattue au fusil.

- On parle beaucoup d’animaux morts, destinés à la consommation. Qu’en est-il des vivants, objets de consolation?

- Là aussi on est dans une évolution assez fascinante. Sur les plans juridiques et médicaux, on va de plus en plus vers une personnification des animaux, à commencer par les animaux de compagnie. Ils comblent des vides, réparent l’âme et, à ce titre, bénéficient de traitements de faveur. J’ai même vu des croquettes végane! Dans «Les chiens», je fais parler deux chiens qui évoquent leur quotidien. Car j’ai aussi de la tendresse pour eux. Cette pièce, je l’ai écrite en hommage à mon père qui disait pouvoir compter sa vie en chiens. Avec ma mère, il a fait trois fois quinze ans de bouvier appenzellois. En fait, non, il est mort à la moitié du troisième… Les chiens ont maintenu leur couple vivant après le départ des enfants. Le chien crée du souci, il a des maladies, il faut le sortir, c’est un moteur et un ciment. A Vidy, Alain Borek mettra en lecture cette comédie mordante, vendredi et samedi. A son bord, des comédiens épatants comme Tiphanie Bovay-Klameth, Matthias Urban et Rebecca Balestra.

- En matière de comédiens remarquables, vous dirigez Marthe Keller et Mathieu Amalric dans «Avant», une lecture qui va faire fureur ce samedi, à Vidy.

- Oui, ce sont des amis, j'ai le privilège d'avoir leur confiance. Là, ils jouent un taureau et une vache sur le chemin de l’abattoir qui regrettent ce qu’ils n'ont pas pu faire… Marthe est une vache laitière à qui on a systématiquement enlevé son veau et Mathieu est un taureau qui a peu joui de la chair, à cause de l’insémination artificielle.

- Dans un registre plus doux, vous invitez le cirque Shanju…

- Oui, je tenais à la présence effective d’animaux, mais dans une perspective égalitaire. Cette école équestre ne fait pas de dressage classique, elle invente des formes poétiques. On verra par exemple un homme qui dort sur son cheval, un bouc qui fait le mort, un arbre à coqs, c’est-à-dire un artiste qui porte une multitude de coqs à bout de bras… Surtout, j’ai tenu à ce que le lien soit fait avec les promeneurs de chiens de Vidy. Ainsi, Shanju se produira dedans et devant le théâtre.

- Vous-même, Antoine Jaccoud, vous êtes plutôt zoo-sensible ou zoo-sceptique?

- Je n’ai pas d’animaux de compagnie, c’est trop liberticide. Et j’hallucine quand je vois à quel point l’animal est bombardé pansement affectif. Mais j’aime les animaux pour deux raisons. D’une part, on n’en finit pas de découvrir leur finesse, leur sensibilité et le bien objectif qu’ils font aux hommes. D’autre part, j’apprécie qu’ils réintroduisent un peu de sale dans notre civilisation. Quand un chien vit dans une maison, même s’il est propre, ça sent, il y a des poils partout, la nature reprend ses droits. Je ne suis pas zoolâtre, mais je ne peux pas imaginer un monde sans animaux.


WE Etre bête(s), les 28 et 29 avril, Vidy-Lausanne. «Le Zoophile» se joue déjà depuis mercredi 26 avril. www.vidy.ch

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