Quel nouveau directeur pour le Théâtre Vidy-Lausanne? Deux semaines après la disparition de René Gonzalez, décédé d’un cancer à l’âge de 69 ans, la question est évidemment brutale et prématurée. D’autant plus prématurée que celui qui fut maître à bord pendant 21 ans a assuré un suivi performant en confiant à Thierry Tordjman, administrateur, et René Zahnd, directeur adjoint, le gouvernail de cette ambitieuse embarcation qu’ils dirigeront au moins jusqu’en juin 2013. Cependant, les autorités politiques et les acteurs culturels commencent à envisager la suite, à préparer l’après: quel type de direction sera la plus apte à conserver la puissance et le rayonnement du Théâtre au bord de l’eau? Ebauches de réponse sous forme de scénarios et de candidats possibles.

«Je souhaite maintenir des liens étroits avec cette institution qui a développé une idée noble du théâtre et grâce à laquelle je suis allé en Amérique latine et au Japon, mais mon attachement à Genève est plus fort: je ne postulerai pas à la succession de René Gonzalez.» Joint par téléphone à Bogota, Omar Porras ne laisse planer aucune ambiguïté. Le metteur en scène colombien a redit son admiration pour cette grande maison devenue un pôle international de production et de diffusion, mais ne se voit pas quitter Genève où il est en passe d’obtenir la Cité bleue comme port d’attache.

Jean Liermier et Jean-Yves Ruf, dont les noms circulent aussi, déclinent pareillement cette perspective. Jean Liermier rayonne à la tête du Théâtre de Carouge, près de Genève, un théâtre qui s’apprête à être rasé pour être reconstruit plus beau qu’avant (LT du 10.02.2012), tandis que Jean-Yves Ruf, ex-directeur de la Manufacture et metteur en scène raffiné (La Panne, Mesure pour mesure), est formel. Pour lui, «seul un producteur à l’image de René Gonzalez peut soutenir les artistes avec autant d’efficacité et d’équité. Même s’il est accompagné d’un bon associé, un directeur-créateur finit toujours par avantager ses propres créations. Ce sont ses spectacles qui sont les mieux financés et qui partent en priorité en tournée. Idem pour l’équipe du théâtre. A Vidy, ce qui est extraordinaire, c’est que tout le personnel travaille avec le même enthousiasme pour chacune des troupes à l’affiche, poursuit Jean-Yves Ruf. Récemment, un technicien m’a dit: «René nous a appris à être au service des artistes. Si le prochain directeur se met entre les artistes et nous, on partira!» Ce dévouement unilatéral, cet enthousiasme sans chapelle constitue la grâce du Théâtre de Vidy. Installer à sa tête un directeur-créateur, c’est mettre fin à cette grâce.»

Qu’en pense la Ville de Lausanne qui finance à hauteur de 6,8 millions les 21 millions de budget de l’institution? Faut-il garantir le principe d’un directeur-producteur en l’inscrivant dans le cahier des charges de la mise au concours prévue en septembre prochain ou laisser la porte ouverte à un second scénario, un directeur qui serait également un créateur? Grégoire Junod, municipal, responsable de la culture lausannoise et membre du conseil de fondation du Théâtre de Vidy: «Ce n’est pas le conseil de fondation qui va trancher, mais une commission de sélection que nous allons nommer lors de notre prochaine réunion, le 18 juin. Composée de professionnels du théâtre et de la formation théâtrale ainsi que de grandes figures internationales, cette commission décidera du cahier des charges et du profil du futur directeur. Cela dit, la Ville de Lausanne défend mordicus deux objectifs: le maintien de la puissance de Vidy, ses quatre scènes, chapiteau toujours à l’action, et le maintien de son rayonnement international. Avec une mission aussi lourde, c’est clair que la Ville penche plutôt pour un producteur totalement dévoué à cette fourmilière plutôt qu’un créateur mobilisé par ses propres projets. Je rappelle que René Gonzalez n’était pas qu’un dénicheur de talents artistiques et un passionné de la création théâtrale. Il était aussi un entrepreneur culturel dont les qualités de gestion ont fait la force de ce lieu.»

Oui, René Gonzalez… Mais comme l’a déclaré Michel Piccoli lors de l’émouvante cérémonie d’adieux, le 23 avril dernier, «successeurs de René, n’essayez pas de vous flatter en essayant de le remplacer!».

Autrement dit, il y avait une patte, une singularité Gonzalo-du-lac, une estampille propre à l’homme qui ne fait pas forcément système et «une page devra inéluctablement se tourner», observe Jean Liermier. «Ce qu’a construit René est mythique, unique, du point de vue artistique et économique, mais je ne pense pas qu’il est quelqu’un qu’on remplace et je doute que, pour la suite, il faille se calquer sur le modèle existant», précise le directeur du Théâtre de Carouge.

Lorenzo Malaguerra, directeur du Théâtre du Crochetan, à Monthey est encore plus clair: «Le modèle économique de Vidy qui s’autofinance à raison de 60% en partie grâce aux coproductions avec les scènes nationales françaises est un modèle menacé en raison de la paupérisation de ces scènes. Depuis plusieurs saisons, René Gonzalez tirait la sonnette d’alarme en soulignant la difficulté toujours plus grande à équilibrer ses budgets. Bien sûr il y a la cherté du franc suisse qui joue un rôle, mais, de manière plus structurelle, le modèle est à redéfinir, car, avec la crise, le théâtre français ne sera plus jamais aussi doté qu’avant.»

En traduction, pour succéder à René Gonzalez, il faudra une tête bien faite qui pourra résoudre ce casse-tête, un producteur d’un nouveau type au bénéfice d’un carnet d’adresses diversifié, insolite plutôt qu’une star de la mise en scène ou un ancien producteur-diffuseur fonctionnant sur un schéma peut-être daté.

Et si, en plus d’une tête, il y en avait deux? Et si le duo Hortense Archambault et Vincent Baudriller, talentueux directeurs du Festival d’Avignon pour deux saisons encore, étaient intéressés? Ils sont jeunes, curieux de formes nouvelles tout en assurant la bonne fréquentation du plus grand festival européen de théâtre et de danse, ils ont la bonne idée de solliciter chaque année des artistes associés et passent pour être des professionnels attentifs avec qui il est très agréable de travailler. Un aspect primordial quand on sait combien René Gonzalez a été un chef de troupe très apprécié. Dans deux ans, le metteur en scène Olivier Py prend la direction du Festival d’Avignon. Les deux directeurs actuels seront libres pour d’autres destinations… Contactés, les intéressés se disent, pour le moment, trop accaparés par la présente édition du Festival pour envisager la question. Pour le moment.

«Le modèle de Vidy est un modèle menacé en raison de la paupérisation des scènes françaises»