Scènes

A Vidy, «Les Italiens» bouleversent aux larmes

Ils sont sept, de plusieurs générations, à raconter leur migration sous la direction amusée de Massimo Furlan. Un grand moment

D’un côté, l’Helvetia, avec sa lance et son bouclier, allégorie de la Suisse altière qui figure toujours sur les pièces de monnaie de notre pays. De l’autre, une Fiat 500, mini-mini, dans laquelle s’entassent trois papis, immigrés italiens déguisés en supermen de pacotille. Massimo Furlan a toujours eu la science des images qui éclairent la mémoire populaire, celle qui a bercé son enfance. Dans Les Italiens, il ajoute un nouvel élément: l’art du témoignage savamment orchestré, de l’évocation chorale qui fait pleurer dans les travées. C’est que le sujet est touchant. Quitter l’Italie, arriver en Suisse, (se) construire, fonder une famille, trouver sa place entre les traditions et la nouvelle vie… Sur fond de musique emblématique – Verdi et la chanson populaire –, Les Italiens racontent parfaitement comment un émigré est toujours à cheval entre deux identités.

Il y avait foule, samedi, à Vidy. Tellement, que 30 personnes n’ont pas pu assister à la représentation et sont restées dans le foyer pour déguster de la mozzarella en applaudissant des tarentelles. L’Italie était à l’honneur et le Léman jouait à la «Mare nostrum». Notre mer, oui. Ou plutôt, notre mère. Car la soirée avait des accents enveloppants et déchirants. De ceux qui, à l’image du spectacle, parlent de la mère patrie et prennent aux tripes.

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Massimo Furlan et Claire de Ribaupierre ont ce talent. Ne pas avoir peur des sentiments. Oser la grandiloquence – La traviata en ouverture, La force du destin sur l’arrivée de l’Helvetia (Nadine Fuchs) – pour rendre hommage aux émois XXL de l’enfance. Et aussi, convoquer les clichés, comme le football, le curé ou le prosciutto, en guise de traits d’union entre plusieurs cultures, plusieurs générations. Mais ce ne sont pas des facilités. Car, en parallèle à ces icônes, les auteurs documentent aussi les aspects plus rudes du pays.

Grand-mère corsetée

La rupture? Sur le plateau, elle vient d’Alexia Casciaro, danseuse et seule femme parmi les sept témoins italiens. Alors que, dans une robe lamée, elle chante Amor mio, la jeune femme s’interrompt brusquement et explique qu’elle ne veut plus de la musique, ni des paillettes. Originaire des Pouilles, elle évoque sa grand-mère «qui n’aurait jamais pu porter cette robe» et «qui a tout donné aux siens sans pouvoir explorer sa féminité». Elle parle d’un grand-père austère et autoritaire, et de sa terre qui, pour elle, est celle des remords. On comprend qu’entre son lieu d’origine et les villes qu’elle traverse en tournée, il y a plus que des kilomètres, il y a des années…

Cette impression de décalage, on l’a aussi avec les retraités qui témoignent en costumes de supermen. Massimo Furlan aime ce choc visuel. Il affectionne l’idée des héros ordinaires. Venus des Abruzzes, de Toscane ou de Sicile, les trois papis que le metteur en scène a repérés, car ils jouent aux cartes tous les après-midi dans le foyer de Vidy, partagent une enfance modeste. Silvano le Toscan se souvient: «Ma mère a choisi mon nom à cause de la forêt. On vit alors de ce que donne la terre. Avec les châtaignes, on fait de la farine. Je n’avais pas de chaussures. J’ai appris le métier de menuisier à 11 ans.»

Arrivé à Lausanne en 1959, Silvano, qui rêvait d’être Fernandel, est devenu sommelier, puis maître d’hôtel. Dans les Abruzzes, Giuseppe voulait être footballeur. En Suisse, il a travaillé sur les chantiers avant de devenir concierge. Le Calabrais Luigi a toujours chanté avec sa mère, «très belle». A Lausanne, il a poursuivi son rêve dans les boîtes de nuit avant de repartir au pays et revenir en Suisse pour ouvrir un commerce. Tous trois ont fondé une famille.

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Attentes et réparations

Les plus jeunes de la distribution racontent également. Leur père essentiellement. Ce mélange d’admiration et de honte. De tendresse et d’exaspération. Le spectacle explore la grande affaire du modèle paternel et des attentes, des réparations. Chez Miro, Vincenzo ou Francesco, âgés de 35 à 55 ans, qui sont nés en Suisse ou y ont grandi, on sent le poids de la mission. Mais aussi la grande bienveillance qu’ils ont conservée pour le dialecte ou les usages de leur région.

Avec Les Italiens, on réalise à nouveau que la Suisse a un immense attachement, une connexion particulière avec cette population. Elle nous parle au cœur, nous émeut en profondeur, nous constitue aujourd’hui. Dommage qu’on n’étende pas  cet intérêt ou cette compassion aux nouveaux venus de la migration.


Les Italiens, jusqu’au 2 février, Vidy-Lausanne

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