Scène

A Vidy, Karim Bel Kacem trouve la juste mesure de Shakespeare

Le théâtre en boîte du jeune metteur en scène dit bien les risques du pouvoir et la pression de la prison, les deux axes de «Mesure pour mesure»

Karim Bel Kacem est amateur de pièces en chambre. Des spectacles enfermés dans des boîtes transparentes que le public regarde de l’extérieur, muni de casques diffusant non seulement les dialogues joués derrière la vitre, mais aussi des scènes ou des éléments préenregistrés. Ou comment la multiplication des sons guide et façonne la réception.

Ce procédé trouve tout son sens dans «Mesure pour mesure», de Shakespeare. Ecrite en 1604, cette pièce condamne une vision étroite de la justice et, à la manière de Molière, dénonce les faux dévots qui se transforment en vrais tyrans. A Vidy, la boîte, coupée en deux, montre d’un côté un bureau ministériel où sévit Angelo, le faux dévot, et de l’autre, la prison où croupit Claudio. Ce procédé, qui place le public de part et d’autre des boîtes, raconte les limites, mentales ou réelles, de chaque personnage et permet une mise en résonance des deux espaces, avec cette question: lequel des deux lieux est-il le plus aliénant?

Le piège se referme sur le faux vertueux

Thibaut Evrard joue Angelo. Un régent intransigeant à qui le duc de Vienne (Yann Collette, toujours aussi fantasque) remet les clés du pouvoir pendant son absence. Si la première partie de «Mesure pour mesure» est puissante, c’est beaucoup grâce à ce comédien intense qu’on vient d’apprécier dans «En manque» de Vincent Macaigne, à Vidy, et, plus encore, l’an dernier, dans «Les ogres», d’Anna Van Bree, à L’Arsenic. Ici, avec son jeu à peine projeté et ses emportements du dedans, Thibaut Evrard donne au mot dilemme son plein rendement. C’est que son personnage, le régent, est pris au piège. D’un côté, il condamne à mort Claudio (David Houri) pour fornication – le jeune homme a consommé le mariage avant de l’avoir officiellement contracté. De l’autre, il tombe fou d’amour et de désir pour Isabella, la sœur de Claudio (ardente Anne-Clotilde Rampon), venue plaider l’acquittement de son frère dans le bureau ministériel. En voix off, le régent dit d’abord son tourment que chaque spectateur reçoit dans l’oreille, comme un chuchotement. Et c’est déjà puissant. Puis, son imaginaire enfiévré le projette, affolé, dans une forêt où il cherche à la paix — un film le montre arpenter un sous-bois. Et là, entre l’image, le son, les surimpressions d’Isabella en belle lascive et le visage de Claudio en condamné, les moyens s’associent pour le meilleur du sens. Pareille réussite peu après, quand Claudio demande à sa sœur outrée de sacrifier sa vertu pour le sauver. Alors, les deux visages projetés face public à trois niveaux de profondeur, racontent avec faste le duel claudélien qui est en train de se jouer.

Excès d’effets

Malheureusement, la deuxième partie n’a pas la même force. En partie, à cause du jeu échevelé de Yann Collette, le duc, qui revient sous l’apparence d’un moine et profite de ce déguisement pour prendre la température de la population à son sujet. Mais aussi à cause de la mise en scène qui, subitement, est truffée d’effets. Les accélérés dans l’église où le duc fomente un plan compliqué avec Isabella, l’installation laborieuse d’une caméra de surveillance par Lucio le fanfaron (Baptiste Gilliéron) ou encore la diatribe du duc sous forme de jeu télévisé: ces fausses bonnes idées alourdissent le trait sans le préciser. Tout de même, Karim Bel Kacem a eu raison de mettre cette pièce de Shakespeare en boîte. Le jeu sur les transparences raconte le danger qu’il y a à trop s’exposer et le nécessaire devoir d’humilité.


Mesure pour mesure, jusqu’au 26 janvier, Vidy-Lausanne, www.vidy.ch. Du 1er au 5 fév., Bonlieu-Annecy. www.bonlieu-annecy.com

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