L'écume de leurs jours a le goût salin des escapades buissonnières. En cavale musicale au Théâtre de Vidy, Karine Barbey et Daniel Perrin sèment à tout Vian leurs amours meurtrières. Avec Je veux une vie en forme d'arête, la comédienne-chanteuse et le compositeur-pianiste déglacent à l'acide lyrique les chansons sans musique du poète pataphysique.

Sur la scène dénudée, une chaise, un piano et un bandonéon suffisent à aiguiller le regard vers ce duo magnétique. Elle: bottes de velours canaille, robe sans manches aux hanches rouge sang. Lui: complet noir, col Mao et tennis Onitsuka. Entre les deux, toute l'électricité d'un couple qui se toise, se défait et s'allume au gré des historiettes romantiques, loufoques ou cruelles de ce Boris Vian méconnu.

«Pour moi, c'est presque un grand frère. Son intelligence, sa personnalité multiple, sa liberté d'expression, tout cela m'accompagne depuis très longtemps.» Enfant de Vian élevé au jazz le plus généreux, Daniel Perrin fraie depuis des lustres dans le sillage humaniste du poète de Saint-Germain-des-Prés. Et ses spectacles musicaux, des Tribus modernes (Cie de L'Œillade, 1998) aux Perdants magnifiques (Théâtre Musical de Lausanne, 2000), disent tous le besoin d'opposer à un monde éclaté l'unité d'une famille de substitution.

En 2001, la Cie Alchimie l'invite à mettre en musique Rue des Ravissantes, montage de textes et de chansons de Boris Vian. Premières notes apposées sur ces mots adorés. Dans l'équipe, Daniel Perrin découvre une jeune comédienne au physique musicien: nez en trompette, cils doux et prunelles rieuses. Révélation. «Karine a ce talent d'une chanteuse issue du théâtre, qui sait raconter une histoire jusqu'au fond des inflexions de la voix.»

«J'ai toujours aimé chanter», concède- t-elle. «A 14 ans, j'étais obsédée par Edith Piaf. Par la suite, j'ai découvert Barbara, puis Magali Noël, qui savait me faire rire rien qu'avec sa voix, et enfin Arletty.» Laquelle s'invite plus d'une fois dans ses improvisations de Conservatoire. Soupir de ses collègues: «Ah, la voilà qui fait encore son Arletty!»

Très vite, la môme Barbey rejoint l'Orchestre Jaune, formation libre dans laquelle officie Daniel Perrin. Et Boris Vian, ferment de leur rencontre, les invite à poursuivre à deux l'aventure amorcée sur ses vers. Une scène partagée au Pianissimo de Lausanne et un récital en 2002 au Festival de la Cité raffinent le déroulé de cet élégant dialogue fugué. Tandis qu'à Vidy, sous le regard de la dramaturge Céline Goormaghtigh, ce duo de café-théâtre libère à la scène toutes les suggestions dramatiques de ces petits contes nus, crus et goulus.

«Toutes ces histoires traitent du rapport amoureux, de manière à la fois grave et ludique. Même dans ses textes les plus durs, Boris Vian conserve une infinie tendresse. Rien n'est jamais désespéré chez lui», louange Daniel Perrin. Dans les chansons, inédites pour la plupart, qui composent Je veux une vie en forme d'arête, le sang coule, les bombes tombent et les amours éviscèrent. Mais la lumière d'une irréductible humanité inonde ces courts-métrages insolents et badins, dont les moindres nuances irradient par l'intelligence généreuse de leurs interprètes.

Derrière son piano comme au bandonéon, Daniel Perrin ne quitte jamais des yeux sa muse au micro. Et son regard bienveillant paraît lui tendre le filin périlleux sur lequel elle s'embrase, vocifère et cajole ses airs sur mesure. Ballades jazz ourlées, valses badines et tangos meurtriers, les mélodies subtiles que l'homme libère de ses doigts de tisserand lancent à la voix leste de Karine Barbey un défi redoutable. Voix brumeuse et acrobatique tout à la fois, diva vampirique ou titi désarmante, la jeune comédienne déjoue avec malice ces pièges virtuoses, imposant un style unique à la gouaille irrésistible.

Pas de place pour «Le Déserteur» ou «La Complainte du progrès» dans ce répertoire rare. Ravis aux pages les plus secrètes de l'ingénieux poète, ces chants-là nous parviennent avec toute la vigueur d'une œuvre née dans l'instant. Et la vie qu'ils célèbrent épouse sans un pli la forme de ce duo aux charmes inouïs.

Je veux une vie en forme d'arête, Théâtre Vidy-Lausanne (av. Jaques-Dalcroze 5, Lausanne). Jusqu'au 20 mars (lundi relâche). (Loc. 021/619 45 45 ou sur http://www.vidy.ch)