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A Vidy, Macbeth erre au pays des ombres et des chimères

Premier spectacle du Programme commun lancé jeudi, «Où en est la nuit?» propose un «Macbeth» fantomatique. Intéressant, mais frustrant aussi

Et si Macbeth était un enfant égaré dans un château bien trop sombre et trop grand? Un petit garçon contraint à de viles actions et qui, harcelé par ses monstres nocturnes, fait et refait cent fois le compte de ses effrois? A Vidy, c’est ce fil que tire Guillaume Béguin dans sa relecture de la tragédie. Dans une nuit de théâtre, au milieu d’une assemblée de chimères, femmes à barbe et hommes emperruqués, Matteo Zimmermann avale et dévale un gradin haut de sept marches comme un petit poucet affolé. Même Lady Macbeth (Julie Cloux), levier du mal dans le texte original, est transformée ici en poupée à robe bouffante et visage de craie. Intéressant, ce parti pris fantastique, encore renforcé par une musique énigmatique, interprétée en direct par Christian Garcia. Mais frustrant aussi, car Shakespeare ne pratique pas vraiment une écriture blanche, dénuée de drames, ni de passions. Et cette part, la valse des influences et des relations, n’est quasiment pas traitée dans cette proposition.

Banquo, l’amitié sacrifiée

Shakespeare, ancêtre de Tchekhov, ce médecin de l’âme qui excelle à décliner les états du moi? Oui, Hamlet est souvent considéré comme le premier héros romantique et Macbeth, comme le porte-drapeau du remords qui dévore. Mais le dramaturge élisabéthain, dont on dit qu’il est cosmique, ne plonge pas uniquement dans les méandres intérieurs. Il convoque aussi le ciel et les éléments, naturels et surnaturels, comme révélateurs ou amplificateurs. Il imagine encore des protagonistes qui représentent des enjeux, des valeurs. Dans cette dévoration par l’ambition que raconte «Macbeth», Banquo (Cédric Leproust), le compagnon assassiné, incarne l’amitié sacrifiée. Tandis que le baron Macduff (Jean-Louis Johannides) figure la droiture, bafouée par le meurtre sauvage de toute sa maisonnée.

Le Ciel émasculé

Cette valse des liens n’est pas au coeur du travail de Guillaume Béguin. Le focus n’est pas mis sur ce terrain humain. Le spectre est plus large, plus… spectral. Tout part d’une faille. Celle qui a vu naître les dieux selon Hésiode et que raconte, en prologue, Julia Perazzini alanguie et transformée en créature originelle à la pilosité exagérée. Elle parle de ces enfantements compliqués entre la Terre et le Ciel. Des êtres qu’on a créés, mais qui restent cachés, car le père a peur. Il craint la rivalité. D’où l’assaut de Cronos, le petit dernier, qui émascule son géniteur pour se libérer.

Gradin monumental

Le ton est à l’assaut, donc. Dans Macbeth, le poignard remplace la serpe, mais le coup vise aussi à se libérer. Sauf que là, il s’agit de se libérer du tourment. Car, depuis qu’il a rencontré les sorcières qui l’ont vu roi à la place du roi, Macbeth accomplit une prophétie qui le pousse au pire et l’accable ensuite de culpabilité. D’où le fatum qui pèse sur le château obscur. Où les êtres évoluent comme des automates sur ce gradin monumental dont le coeur abrite une chambre-mausolée (décor de Sylvie Kleiber). D’où aussi ces visages filmés de près et projetés sur un tulle tendu entre la salle et la scène. Faces démultipliées qui racontent le trouble de ce qui échappe. D’où enfin, cet insert inattendu du «Songe d’une nuit d’été» au moment où Macbeth convie ses seigneurs à un banquet. Sur un lit rouge sang, dans des habits seventies, l’usurpateur et sa lady rejouent les amours ensorcelées écrites par Shakespeare pour un ciel étoilé. Jolie manière de dire que, dans ce «Macbeth» de papier, le conte mène la danse.

Un long trépas

Le problème, c’est que le rythme n’y est pas. Les personnages flottent plus qu’ils ne souffrent et l’absence de progression rend l’opération plus plastique que dramatique. C’est beau, mais ça ne vit pas. Tout est un peu prostré, figé, comme un long trépas… En contrepoint, la seule scène éclairée tranche par son animation: c’est le moment de refondation politique, celui où le baron Macduff et le prince Malcolm, fils du roi assassiné, décident de redresser le royaume. Et, du jeu aux lumières, tout raconte cette mission, y compris dans ses contreforts ironiques -type nouvel homme providentiel, jeunesse vitaminée, etc.
Guillaume Béguin cherche la lueur dans l’obscurité. Il cherche à arracher une image phare à la nuit. C’est un beau projet, qui résonne avec la noirceur contemporaine, mais sa torpeur est trop profonde pour que surgisse la vie.


Où en est la nuit?, jusqu’au 26 mars, Vidy-Lausanne, www.vidy.ch


Le week-end de Programme commun

Pour la troisième fois, six lieux culturels lausannois s’associent pendant dix jours pour faciliter la circulation des publics et des programmateurs. Les immanquables de ce week-end.

En Manque. Vincent Macaigne, l’insoumis. Qui souille la scène pour hurler son refus d’une société qui a renoncé. Ici, trois femmes puissantes questionnent la production artistique contemporaine et font danser le public. Jusqu’au 26 mars, Vidy-Lausanne.

Hamlet. Le Suisse Boris Nikitin dirige le performeur queer Julian Meding dans un rapprochement entre le héros shakespearien et les doutes contemporains. Un quatuor baroque accompagne cette plongée «dans un monde flottant sans but». Jusqu’au 26 mars, ECAL, Lausanne.

Se sentir vivant. Experte du mouvement arrêté, Yasmine Hugonnet explore en solitaire le cheminement de la parole, de la pensée à l’action et se demande comment chaque être humain sait qu’il est vivant. Jusqu’au 26 mars, Arsenic, Lausanne.

Otolithes. C’est un moyen de communication, d’orientation, de séduction, etc. Le sifflement, des oiseaux et des humains, occupe le coeur de cette création signée Lorena Dozio et interprétée par quatre danseurs forcément liés à l’air. Les 25 et 26 mars, Sévelin, Lausanne.


Programme commun, jusqu’au 2 avril, Lausanne, www.programme-commun.ch

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