Scènes

A Vidy, la passion, version enfance farouche

Les pieds plantés au sol, le regard soutenu, Emilie Charriot donne une version indocile de «Passion simple», de l'auteure française Annie Ernaux. Intense, mais un peu de groove ne nuirait pas

Un parfum d’enfance. Mais pas une enfance insouciante, bercée d’une tendre innocence. Une enfance compliquée, exigeante, butée. Celle, sans doute, d’Emilie Charriot, petite fille décalée qui, à 10 ans, a trouvé dans le théâtre un lieu où se réaliser. Sur la scène nue du Théâtre de Vidy, la comédienne dit Passion simple d’Annie Ernaux. Le récit d’une femme libre qui, durant une année, a voué sa vie à une liaison amoureuse, aussi exaltante que douloureuse. Entre le prologue de Nora, 12 ans, et le jeu d’Emilie Charriot, force sauvage les pieds plantés dans le plateau, ce n’est pas la sensualité qui domine. Mais un besoin farouche d’engagement et de sincérité.

Emilie Charriot, 33 ans, a frappé fort dès son premier spectacle. Une adaptation théâtrale de King Kong théorie, créée à l’Arsenic en 2014, qui ne reprenait pas le profil pugnace du pamphlet de Virginie Despentes, mais proposait un examen subtil de la mise en échec programmée et larvée de la femme occidentale.

Très efficace, diablement construit, avec deux comédiennes qui se passaient la parole dans des jeux de dédoublements troublants – on se souvient du volet consacré à la prostitution où Géraldine Chollet se tenait timidement sur le plateau, tandis que, des coulisses, Julia Perazzini évoquait sans détour le commerce du sexe.

Intensité trop saturée

Dans Passion simple, ces jours à Vidy, la metteuse en scène opte pour plus de simplicité dramaturgique. On retrouve l’idée du prologue, mais le texte lui-même, ce récit d’une femme qui se donne à un homme envers et contre la norme sociale et la logique de production, texte très politique, donc, est assumé par la seule comédienne dont les gestes se limitent à des bras parfois pieuvre qui évoquent le piège amoureux dans lequel la narratrice s’enferme volontairement.

Vue le soir de la première, Emilie Charriot doit encore trouver la liberté sous la tension. Il n’est pas question de jouer l’exaltation amoureuse de manière vaporeuse. La metteuse en scène assimile cette passion à celle qui l’anime pour le théâtre et le propos se situe dans le champ de l’engagement. Mais, mardi, l’intensité de la comédienne avançait de manière trop massive, trop saturée pour toucher tout à fait.

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Peut-être l’effet du trac, dont la jeune femme avoue souffrir terriblement dans le prologue du spectacle. Cette révélation est livrée par Nora, 12 ans, double de la metteuse en scène au même âge. Filiforme, le regard futé, la petite fille parle d’une pieuvre jaune qui menace de faire exploser la terre, de ce trac dévorant et termine sur le très beau monologue de Nova dans Par-delà les villages, de Peter Handke. «Joue le jeu. Menace le travail encore plus. Ne sois pas le personnage principal. Cherche la confrontation, mais n’aie pas d’intention. Sois ébranlable. Echoue avec tranquillité. Ne néglige la voix d’aucun arbre…» L’humilité comme programme.

Place aux chansons

Humilité qui se manifeste dans les chansons de variété en ouverture de soirée. Annie Ernaux le confie dans son récit: dès le début de sa liaison totale, elle ne pouvait plus écouter de musique classique. Elle lui préférait les chansons sentimentales qui «disaient sans détour ni distance l’absolu de la passion et aussi son universalité». Ainsi, dans la salle haut perchée de Vidy, ce sont Billie Bird et Marcin de Morsier qui entament les festivités. De leur voix suave, dans un groove arty, les deux artistes taillent un nouveau costard à des titres populaires comme «J’attendrai», de Dalida, ou la très célèbre «Lambada».

C’est beau, c’est chaud et ça tranche avec le style épuré et sauvage adopté par Emilie Charriot. Sans aller jusqu’à chalouper, la jeune femme peut s’inspirer de cette liberté feutrée et trouver plus d’espace dans son jeu. Son intensité en sortira renforcée.


Passion simple, jusqu’au 22 novembre, Vidy-Lausanne

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