Scènes

A Vidy, le réquisitoire enragé d’un exclu

Anton a connu la banlieue en France, un réseau pirate aux Etats-Unis et les geôles des djihadistes en Afrique. A Lausanne, Dieudonné Niangouna et Frédéric Fisbach signent la charge d’un antihéros peu ordinaire

Le credo d’Anton? «Régler ses comptes avec l’époque. Ne pas s’épargner, ne faire l’économie de rien, tout dire jusqu’à l’épuisement.» De fait, à Vidy-Lausanne, ce «vociférateur», comme le surnomme encore Frédéric Fisbach qui l’incarne, impressionne par son réquisitoire contre l’incohérence des puissants. Il impressionne, mais ne surprend pas, sachant que cette âme à cran est l’œuvre de Dieudonné Niangouna. Depuis Inepties volantes, texte de 2009 dans lequel il retraçait les guerres civiles de son pays, l’auteur et acteur congolais pourfend le paysage théâtral de son lyrisme enragé. Ici, avec Et Dieu ne pesait pas lourd, Niangouna donne la parole à un témoin au destin peu commun qui a connu la déprime de la banlieue, l’euphorie d’un réseau pirate aux Etats-Unis, la dureté des interrogatoires de la CIA et la solitude des geôles djihadistes. «Une promenade à travers le mal», résume cet antihéros contemporain.

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La scène quasi vide du Pavillon de Vidy est à l’image du cerveau d’Anton. Parfois sombre comme un gouffre sans fond. Le plus souvent, traversée d’éclats stridents, salves de néons mordants. Tout est saccadé et agressif dans ce solo qui restitue la vie et l’avis d’un être en marge, à la fois glacé et incandescent. Né dans une cité française, Anton a connu une mère sans amour et des potes sans but. Il devient comédien, brièvement, puis part aux Etats-Unis où il intègre à Seattle un réseau pirate, situé dans une discothèque techno qui fait fureur. Le gourou des lieux n’est pas tout net. Six ans après un régime défonce, poésie et musique, Anton est arrêté par la CIA.

Le précipité d’une époque

Sa mission négociée avec les cadors de l’agence de renseignement? Se rendre en Afrique pour retrouver le leader du réseau démantelé. Cueilli par les djihadistes qui l’enferment pendant douze ans, Anton a le temps de questionner la logique des tyrans. Libéré, il est à nouveau emprisonné par un autre service secret, mystérieux celui-ci, qui, sur le plateau de Vidy, se traduit par une caméra autoritaire dévisageant le détenu et le réduisant régulièrement au silence via un bruit assourdissant…

On l’a compris. Ce personnage est le précipité d’une époque qui ne sait plus à quelle logique se vouer. Né à la fin des années 1960, dans un temps où Dieu ne pesait pas lourd, le jeune homme s’est heurté à toutes les guerres, du fric et des idéologies, et traduit par son agitation une société déboussolée. D’un côté, il dit à ses tortionnaires qu’on ne peut pas réunir le monde dans un ordre unique; de l’autre, il appelle à une planète sans frontières où les hommes pourraient cohabiter «ensemble et différents». Son flot de paroles regarde du côté des diatribes survoltées et parfois inspirées qui peuplent les réseaux sociaux.

Climat puissant et overdose

On y trouve des fulgurances, «l’Europe est le seul continent qui a pu dire à Dieu: «Maintenant tu la fermes!» et des saignées de poésie crue: «Même quand vous changez, vous puez toujours les tripes de votre maman comme si elle continuait à vous enfanter tous les jours, avec le jus de ses boyaux qui vous laissent une saveur d’andouille. Je pue ma mère.» On y trouve aussi des exposés savants, mais touffus, sur l’ordre mondial qui appauvrit des tonnes d’individus et s’étonnent ensuite que ces exclus choisissent des options radicales.

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Porté avec conviction par Frédéric Fisbach qui en a fait la commande, ce texte passionne, mais n’évite pas le piège de l’overdose. Même si le comédien français, qui est également le metteur en scène du solo, crée des climats saisissants en jouant avec un mur mobile et en alternant, aux lumières, le blanc strident et le rouge sang, la proposition, un cri continu, lasse à force de tout livrer – ou presque – sur le même ton.


Et Dieu ne pesait pas lourd, jusqu’au 21 février, Vidy-Lausanne.

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