Scène

A Vidy, Serge Martin fait le fou sur fond de conflits actuels

Parler des guerres d’aujourd’hui à travers le roi Lear, c’est l’ambition de l’acteur et pédagogue genevois. Pas toujours facile à suivre, mais passionnant

Serge Martin a deux passions. Les mots – qui, sous sa plume, filent, défient, arpentent, haranguent – et son statut d’observateur. Le comédien, qui est aussi pédagogue, ne cesse de regarder le monde et d’en pointer les démons, de la violence à l’hyperconsommation. Serge Martin a deux passions et une conviction: seule la folie intérieure, celle du clown, celle de l’acteur, peut nous libérer de la folie meurtrière.

Avec Christian Geffroy Schlittler, le dramaturge propose un spectacle à la fois amusé et poignant sous la bannière du roi Lear, personnage trompé par son aveuglement avant de retrouver la lumière. Dans La folie Lear, à voir à Vidy-Lausanne avant la Comédie de Genève, Serge Martin raconte sa création idéale. Soit un dispositif à trois plateaux où la partition de Shakespeare dialoguerait avec les textes de Thomas Bernhard et Rodrigo Garcia, sur fond de conflits des trente dernières années. Ambitieux? Oui. D’ailleurs, la traversée a ses tunnels et ses longueurs – parfois on perd le fil de ce flot affolant –, mais elle rend un bel hommage à la lucidité des poètes.

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Dureté des images

Tout commence en 1989, avec la chute du mur de Berlin. Dans une image d’archive diffusée par une télé, on voit une soldate est-allemande venir à la rencontre du monde occidental. La jeune femme n’est pas euphorique, plutôt pensive. Comme si elle sentait que la réconciliation ne serait pas aussi idyllique que promis. Le ton est donné.

Toute la croisière de ce Lear vêtu à la manière d’un Tintin explorateur (short et costume couleur sable) se déroule ainsi, sourire en coin, entre désenchantement et facéties. Pourtant, les conflits retracés en parallèle ne sont pas légers. De l’Intifada à Alep bombardée en passant par l’attentat de Nice, les exterminations au gaz sarin ou la guerre congolaise, les extraits fusillent le spectateur par leur dureté.

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Douce distraction

Mais Serge Martin, qui se filme tout au long, opte pour le contrepoint. A l’horreur des massacres, le comédien oppose une prosodie douce, distraite, qui mêle les jeux de mots et les échappées. Il parle de la colère qui vaut mieux que les larmes et finira par durcir le trait dans un ultime monologue, mais l’essentiel de son parcours est joyeux, comme s’il souhaitait ne pas dramatiser – on reconnaît là la signature de Christian Geffroy Schlittler.

C’est aussi que Rodrigo Garcia joue sa partie. Dans Roi Lear, l’auteur argentin a une façon bien à lui de raconter son dégoût de l’«humanité pourrie»: il voue un culte à son chien. En admirant notamment sa manière d’attraper un bout de viande sans mordre sa main. L’ironie n’est pas loin, le désespoir aussi. Comme ce moment où le même Garcia observe que la seule chose que l’on peut changer dans nos vies, c’est le rythme. Manger très vite ou manger très lentement, voilà nos seuls défis. Eloge de nos impuissances.

Acteur sans rôle

Dans cette traversée de la lande, Thomas Bernhard apparaît, lui, via Minetti, acteur sur le tard qui prétend venir à Ostende pour jouer Lear alors que personne ne l’attend. Tragique du rendez-vous manqué, parfaite métaphore de notre inutilité.

Serge Martin n’est pas seul sur le plateau à batailler – pour de faux – avec la tempête et la furie des éléments. Florestan Blanchon incarne le fils de Cordelia, la fille préférée de Lear et pourtant bannie. Il filme son aïeul qui délire, le rassure d’un thé brûlant. Manière de dire que les jeunes ont aussi leur carte à jouer pour que le monde ne se transforme plus jamais en charnier? Peut-être. Mais, dans ce travail bouillonnant comme un torrent, rien n’est jamais assuré.


La folie Lear, jusqu’au 10 nov. à Vidy-Lausanne; du 13 nov. au 1er déc. à la Comédie de Genève.

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