Et si on reprenait le fil de nos nuits? Après un entracte à rallonge, trois mois sans illusion comique, sans cabale vespérale, sans changement de fuseaux horaires oniriques, il était temps de rouvrir les portes des salles. C’est ce que Vincent Baudriller, directeur du Théâtre de Vidy, fera dès mardi, avec un maître de la déambulation urbaine, Stefan Kaegi. Un spectacle, en chair, en ombres et en chuchotements, enfin. Une histoire qu’on trame en solitaire pour la revivre plus tard en bande. Une fête après le sevrage!

Alors certes, il ne suffit pas qu’Alain Berset et le Conseil fédéral autorisent les maîtres des tréteaux à rameuter leurs fidèles pour que tout s’ébroue comme avant. Le virus rôde encore et des précautions s’imposent. La distance de deux mètres entre spectateurs reste de mise. Les jauges sont toujours réduites – pas plus de 300 spectateurs. Le masque pourrait devenir un attribut indispensable pour assister à une représentation.

Bref, l’insouciance d’avant n’est pas pour demain. Qu’importe. Le fil est renoué et des impatients s’apprêtent à le tirer, à l’image de la comédienne Isabelle Bonillo qui, dès le 16 juin, reprendra Mère célibataire sans pension alimentaire*, en extérieur, place St-Maur, à Lausanne. Avec sa roulotte et son chapiteau léger, elle paraît armée pour remplir toutes les conditions du moment.

La carte de l’itinérance

Car l’itinérance est un atout dans une période où les fraternités de gradins sont prohibées. Vincent Baudriller en a très vite saisi les avantages. «Quand Alain Berset a annoncé que les musées pourraient rouvrir le 8 juin, date qu’il avancera par la suite au 11 mai, nous nous sommes dit qu’il fallait inventer quelque chose qui permettrait d’ouvrir comme les musées, en attendant qu’on puisse travailler normalement. Stefan Kaegi, qui devait créer, à Vidy en mars, Société en chantier, était confiné à Lausanne. Je lui ai proposé d’imaginer un circuit pour nous.»

Stefan Kaegi est un spécialiste des voyages en sandales ou en mocassins légers, en camion aussi – en 2018, il faisait monter le public lausannois dans son semi-remorque, pour un voyage dans la ville. Depuis vingt ans, ce Soleurois cosmopolite promène des yeux d’aiguilleur du ciel sur nos usages, nos coutumes anciennes, nos modes éruptives. En 2007, à Vidy déjà, il mettait en scène quatre modélistes à la retraite, amoureux de leurs locomotives Märklin. Le train sifflait trois fois et une Helvétie en carton-pâte, avec pâtres, cors des Alpes et tunnels bucoliques s’épanouissait sous nos yeux – Mnemopark.

Ce nomade invitait encore, en septembre 2016, à une fugue en chambre bouleversante avec Nachlass - Pièces sans personnes. Le visiteur passait d’une alcôve à l’autre. Dans chacune, il rencontrait une présence, celle qu’un défunt laisse derrière lui à travers des objets choisis, un tapis marocain, un service de thé, une musique. Ce théâtre était l’hospitalité même.

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C’est cet esprit qui devrait animer Boîte noire - Théâtre fantôme pour une personne. «Stefan Kaegi a visité le bâtiment dans tous ses recoins, raconte Vincent Baudriller. Il a été sensible à ses odeurs, aux vestiges de ses créations: le souvenir d’Isabelle Huppert en 1992 dans Orlando de Virginia Woolf redessiné par Bob Wilson; celui de Michel Piccoli dans John Gabriel Borkman d’Ibsen monté par Luc Bondy; un autographe laissé en 1999 par Marianne Basler sur un tableau en coulisses, alors qu’elle incarnait Célimène dans Le Misanthrope. Il a rêvé sur ces empreintes et sur ce que pouvait signifier un théâtre qui va se fermer. Fin juin, toutes nos équipes abandonneront le bâtiment de Max Bill pour qu’il soit restauré.»

Les esprits frappeurs

Mais comment faire parler cette carcasse, avant sa grande métamorphose – deux ans de travaux sont prévus? Stefan Kaegi a interviewé des piliers de la technique comme le magnifique Bruno Dani, des comédiennes qui ont envoûté la maison comme Yvette Théraulaz, des spectatrices qui ont pesé sur son destin à l’instar d’Yvette Jaggi, l’ancienne syndique de Lausanne. Toutes ces voix accompagneront le promeneur du soir.

Un théâtre qui bégaie, murmure, chante. Pour l’entendre, il faudra coiffer un casque et suivre un guide invisible. Toutes les cinq minutes, un spectateur prendra le large, en solitaire. Il goûtera au vertige de l’éclairagiste sur la passerelle de la salle Apothéloz. Il palpera l’étoffe d’une parole téméraire dans l’atelier des costumes. Il écoutera battre le cœur de nos légendes sous une trappe. Parfois, il sera rattrapé par un esprit frappeur. Plus tard, au bar, il jouira d’avoir tout oublié.

Boîte noire - Théâtre fantôme devrait s’apparenter à une archéologie intime. Les plus anciens y chercheront leurs empreintes; les plus jeunes y forgeront des clés pour demain. Comme Jonas dans le ventre de la baleine, on fera le plein de nourritures énigmatiques avant de renouer avec l’arbitraire du jour. C’est en passant par les ombres qu’un spectateur revit.


Boîte noire - Théâtre fantôme pour une personne, Théâtre de Vidy, Lausanne, du 9 juin au 10 juillet; vidy.ch

* Du 16 au 28 juin.