Dans les dédales de la maison Gallimard à Paris. Un couloir étroit qui part sur la gauche, se poursuit en un escalier, débouche sur un vestibule, se poursuit à droite, un escalier encore, tout petit, avec des livres sur les marches, moquette, lumière chaude, puis un bureau, puis un deuxième, vide, tout au fond. «Voilà, vous serez bien là, au calme. Anne Wiazemsky arrive tout de suite.»

Anne Wiazemsky. Actrice d’abord, dans Au hasard Balthazar de Robert Bresson, en 1966. Elle y est Marie, longue jeune fille aux mains fines et aux yeux immenses. Elle a 18 ans et une présence à l’écran qui saisit. Une voix pleine, assurée, qui détonne avec son âge. Elle rencontre Jean-Luc ­Godard, devient son épouse à 20 ans. Ils se quitteront quelques années plus tard. Elle tourne avec lui six films, dont La Chinoise (1967), Week-end (1968), Vent d’est (1970) et Tout va bien (1972). Elle sera aussi de la famille cinématographique de Pasolini, dans Porcherie et Théorème, de Marco Ferreri, de Carmelo Bene, d’Alain Tanner.

Depuis 15 ans, elle écrit. Premier recueil de nouvelles, en 1988, Des Filles bien élevées (Gallimard), suivi par onze romans qui se déploient dans une clarté, une intensité immédiatement reconnaissable, élégante et qui puisent souvent à l’histoire personnelle et familiale. Une Poignée de gens (Grand Prix du roman de l’Académie française, Prix Renaudot des lycéens) remonte au passé russe de son père, le prince Yvan ­Wiazemsky. Mon Enfant de Berlin (2009) suit sa mère, Claire Mauriac, fille de François, l’écrivain, dans le Berlin en guerre, au volant de son ambulance de la Croix-Rouge, sa rencontre là-bas avec son amour russe et la naissance d’Anne.

Dans le petit bureau chez Gallimard, il y a deux chaises. L’une est basse, discrète. L’autre est massive, pivotante et haute. On prend la petite. Anne Wiazemsky entre, s’assoit. «Mais je suis beaucoup plus haute que vous, ça ne va pas du tout!» Et elle règle la chaise en position très basse. On la surplombe du coup, ce qui embarrasse un peu.

Mais Anne Wiazemsky a déjà posé ses yeux sur vous, prête à vous écouter. Et ce regard en ­attente fait surgir immédiatement un poster du film La Chinoise de Godard, vu et revu dans tant de chambres d’étudiant. Elle y brandissait le «Livre rouge» de Mao, les yeux dans ceux du spectateur. Elle était Véronique, ­leader marxiste-léniniste. C’était un rôle, mais Jean-Luc Godard a capté beaucoup de la jeune fille qu’était Anne Wiazemsky à l’époque pour l’écrire et faire le film. Aujourd’hui, celle qui est devenue romancière pose son propre regard sur ce tournage mais surtout sur cette époque et son ­histoire d’amour avec Jean-Luc Godard ou du moins les tout premiers débuts.

Elle le fait dans Une Année studieuse, un roman d’apprentissage amoureux, intellectuel, artistique, un roman qui saisit l’énergie particulière des commencements dans la vie, des commencements amoureux. Beaucoup plus qu’un portrait de Jean-Luc Godard à 36 ans, amoureux fou de son «animal-fleur», Une Année studieuse s’arrête sur le couple Anne et Jean-Luc, cette équipée à deux qui transforme, nourrit, abat les freins familiaux, sociaux. Et alimente la créativité dans des va-et-vient troublants entre réalité et fiction.

Ainsi La Chinoise a été tourné dans l’appartement où Jean-Luc Godard et Anne Wiazemsky se retrouvaient en amants. Une scène du livre montre le réalisateur faisant découvrir l’appartement à sa future femme. Il mêle joyeusement la casquette du fiancé qui visite le futur nid et celle du réalisateur dans le décor du film à faire. Anne Wiazemsky: «C’est Jean-Luc Godard qui m’a appris à mêler réel et fiction pour en faire un procédé créatif. Mon roman est la réponse de la bergère à son berger. Et puis, beaucoup de choses ont été écrites sur Godard et sur moi. Je pense que j’avais mon mot à dire aussi.»

Samedi Culturel: Comment écrit-on un roman à partir de faits et d’êtres réels? Quels ressorts personnels autorisent de s’y atteler?

Il m’a fallu quarante ans pour pouvoir écrire sur cette période. Avant, c’était trop intime. Le souvenir met à distance. La vie nous a changés, Jean-Luc et moi. Il n’est plus le même homme, je ne suis plus la même femme non plus. Dans l’écriture, les Jean-Luc et Anne de cette période étaient des personnages de roman pour moi. Une fois le livre fini et publié, on se prend en pleine figure le fait que les choses ne sont pas si simple et qu’il s’agit aussi d’êtres de chair et de sang.

Des livres vous ont-ils inspiré dans cette démarche?

Ce qu’aimer veut dire de Mathieu Lindon m’a beaucoup encouragée. C’est un livre-frère en quelque sorte. Mathieu Lindon a opté pour cette règle du jeu qui consiste à raconter une histoire, une époque, sans le regard de ce qui viendra après. Je me suis imposé le même cadre. Il restitue très bien l’énergie propre aux jeunes années. Et le fait qu’aimer quelqu’un qui a une forte personnalité, Michel Foucault en l’occurrence pour lui, signifie aussi s’éprendre de tout son univers.

Sur quels matériaux vous êtes-vous basée pour reconstituer cette année 1967?

J’ai interrogé des proches qui avaient vécu cette période avec moi. Mon frère et Antoine Gallimard notamment. Antoine Gallimard est devenu mon ami à l’adolescence, à un moment où il n’était pas du tout destiné à reprendre les Editions Gallimard. Tous deux m’ont rappelé des épisodes que j’avais complétement oubliés et que j’ai utilisés dans le livre. J’ai aussi eu recours au journal que je tenais à l’époque. C’est là que j’ai retrouvé la scène de mon retour à Paris, après les vacances d’été, avec la petite chienne, Nadja . Après la mort de mon père, je vivais chez mon grand-père, François Mauriac, avec ma mère et mon frère. Ce chien a provoqué une énorme colère chez lui, je lui imposais cet animal. Mon journal était baigné de larmes... J’ai pensé que cela ferait une scène du roman qui en disait long sur son autorité.

Mais il était aussi magnifiquement à votre écoute!

Au point qu’il a même fini par adopter le chien!

Est-ce qu’il a été facile de commencer à écrire avec ce grand-père-là?

Oh non, cela m’a pris beaucoup de temps. J’ai dû faire un long détour pour y parvenir. J’ai commencé par écrire des nouvelles que je ne montrais qu’à mes amis pour les ranger ensuite dans mon tiroir. J’étais très peu sûre de moi. Un ami, un jour, s’est fâché en disant qu’il irait lui-même proposer ces textes à un éditeur si je ne le faisais pas. Alors j’y suis allée.

Vous avez tout de suite commencé en puisant dans votre histoire personnelle.

J’aurais aimé débuter par quelque chose comme Le Comte de Monte-Cristo d’Alexandre Dumas, le deuxième tome particulièrement, mais malheureusement je ne sais pas faire! Je n’écris pas dans une démarche autobiographique. Je ne recherche pas le vrai, mais le vraisemblable. J’assemble des éléments réels à ce qui aurait pu l’être.

«Une Année studieuse» est un roman pudique. Jusque et surtout dans les scènes d’amour, très belles.

Je suis pudique, je ne sais pas faire autrement. J’ai été invitée sur un plateau de télévision récemment et le présentateur a lancé que je décrivais une nuit d’amour torride. J’ai sursauté en disant que c’était sa lecture à lui, mais que moi, j’étais incapable d’écrire une telle nuit.

Le roman se situe juste avant 1968. C’est frappant de voir combien ces années où la sexualité ne pouvait se vivre que dans le mariage paraissent lointaines.

Pour les générations nées après 68, j’ai bien conscience que je donne l’impression de parler du XIXe siècle. L’avortement était interdit. J’ai dû aller voir le gynécologue avec ma mère pour pouvoir prendre la pilule et il nous a fait la morale à toutes les deux. Ma mère n’a pas supporté et l’a remis à sa place. En écrivant, je me rendais compte que je décrivais la dernière année d’un grand cycle.

Juste avant de vous marier, vous dites à Jean-Luc Godard que vous l’aimez mais que vous savez en même temps que vous vivrez d’autres histoires d’amour après lui. Il faut beaucoup de courage pour dire une telle chose, non?

Oui, je ne sais pas comment j’ai eu ce pressentiment, cette vision. J’avais un côté très scout. Je me sentais obligée de tout dire. Mais il a eu la bonne réponse, à savoir qu’il nous fallait vivre notre présent.

A-t-il lu votre livre?

Je ne sais pas. Honnêtement, je ne sais pas du tout.

Il faut reprendre le dédale de couloirs pour sortir. Anne Wiazemsky fait le guide. Elle s’arrête dans une pièce-bibliothèque: «Vous êtes déjà venue là? C’est ici que sont tous les originaux de la maison. J’ai été bouleversée la première fois que je suis entrée.» Et puis elle dit au revoir. En nous souhaitant de pouvoir vivre notre présent, aussi.

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Anne Wiazemsky

«Une Année studieuse»

p. 11

«Un jour de juin 1966, j’écrivis une courte lettre à Jean-Luc Godard [...]. Je lui disais avoir beaucoup aimé son dernier film, «Masculin, féminin». Je lui disais encore que j’aimais l’homme qui était derrière, que je l’aimais, lui. J’avais agi sans réaliser la portée de certains mots»