Genre: Histoire
Qui ? Jacques Baynac
Titre: L’Amie inconnue de Jean Moulin
Chez qui ? Grasset, 141 p.

Qu’est-ce qui fait ­courir l’historien? Qu’est-ce qui amène un habitant du temps présent à «s’abîmer jour après jour […] dans des temps différents pour y errer parmi les fantômes»? Quelle flamme étrange anime «l’archivore»?

Jacques Baynac se pose la question dans une préface méditative et poétique à son dernier livre. L’historien français a passé dix ans à courir après une inconnue. Une petite main de la Résistance qui, n’ayant pas cherché la gloire pour elle-même, a bien peu de chances d’en procurer à son biographe. Une incarnation de la Résistance des humbles, et une femme de surcroît, autant dire une ombre étrangère au panthéon des héros qui occupent le devant de la scène du souvenir. Elle s’appelle Jeanne Boullen, sait-il, elle a été proche de Jean Moulin et elle a écrit un cahier de souvenirs absent du radar des historiens.

Pour retrouver ce cahier, l’auteur de Présumé Jean Moulin. Esquisse d’une nouvelle histoire de la Résistance a remué ciel et terre et déployé des ruses dignes de l’inspecteur Colombo. Ainsi, ayant appris le lieu de naissance de Jeanne – Saint-Maurice dans le Val-de-Marne – et sachant que les bureaux d’état civil ne dévoilent le contenu des dossiers qu’aux parents des personnes concernées, il attend la pause de midi pour appeler la mairie, comptant tomber sur une débutante ou une intérimaire peu au fait du règlement. Bingo. Quelques épisodes plus tard, c’est Google qui lui permet de retrouver la petite-fille de Jeanne et avec elle le fameux cahier.

Ce n’est pas la première fois que Jacques Baynac – historien hétérodoxe de la Résistance et de la Révolution bolchevique, mais aussi romancier et scénariste, notamment de Derborence – poursuit un fantôme féminin avec une ardente empathie. Dans Le Roman de Tatiana, il a fait revivre la figure d’une jeune révolutionnaire russe qui, en 1906 dans un palace d’Interlaken, abattait un illustre inconnu confondu avec le ministre de l’Intérieur de son pays. «J’espérais trouver son journal, raconte l’historien. Ayant cherché partout sans succès, je l’ai écrit moi-même…»

Une recherche rigoureuse, une documentation béton, mais aussi un vrai talent littéraire qui s’octroie ici et là des espaces de liberté: c’est le label Baynac. Les détenteurs de la vérité officielle sur la Résistance, auxquels l’ont opposé d’âpres batailles, ne manquent pas d’y voir une raison de le considérer comme hautement suspect.

Avec Jeanne Boullen, Jacques Baynac a vécu le bonheur, au bout de sa quête, de trouver le journal qu’il cherchait: un cahier d’écolière «à couverture bleue, à pages lignées noircies d’une écriture bouillonnante qui exigeait d’être lue». Il s’est mis en devoir de faire revivre Jeanne et, à travers elle, une autre image de la Résistance: celle d’un mouvement largement porté par des femmes, basé essentiellement sur un tissu de relations et animé par le courage d’une marée d’inconnus.

Magie de l’écriture. On ouvre le livre et Jeanne Boullen jaillit sous nos yeux, «petite silhouette brune cheminant un temps au côté d’un grand homme au regard noir». Modeste infirmière «dont l’âme jamais ne plia». Courageuse jusqu’à l’imprudence, à la provocation. «Quelle victoire! Quelle folie! Quelle fronde», écrit-elle, en avril 1944, après avoir, au péril de sa vie, fait circoncire son deuxième enfant. En 1942, cette fille d’ouvrier protestante, engagée sans détour dans la quête du Bien et du Vrai, a épousé un jeune poète juif, Franz Neumann, au nez et à la barbe des «Boches».

Avant cela, au printemps 1940, infirmière cadre au service de santé d’Amiens replié sur Chartres, Jeanne Boullen a fait la connaissance du préfet Jean Moulin. C’est le moment où commencent à se nouer les fils d’un mouvement clandestin qui deviendra la Résistance: né pour venir en aide aux soldats anglais restés en rade après Dunkerque et à toutes sortes de civils suspects aux yeux des nazis. Jeanne est une experte de la première heure pour fabriquer de faux papiers, trouver des planques, passer des messages à travers la ligne de démarcation. Jean Moulin lui confie des missions, elle lui fait bénéficier de ses contacts, notamment au sein d’un réseau protestant très actif. Le lecteur voit de quelle pâte humaine naît l’Histoire, c’est un des grands apports de ce livre.

L’ardente infirmière tombe amoureuse du ténébreux préfet. Il l’appelle affectueusement «Petit Boullen», sans plus: il est d’un autre monde. Et d’ailleurs, il préfère les hommes, affirme Jacques Baynac en ajoutant malicieusement qu’on est «sommé» de ne pas le dire. Ce n’est pas le seul point qui fait de lui un hérétique: Jean Moulin, soutient également l’historien, avait une vision politique fédéraliste, proche de celle de Proudhon et très éloignée de celle du Général. L’icône de la Résistance française n’est pas morte gaullienne.

Jeanne Boullen, elle, est morte fidèle à elle-même: en 1937, elle avait suivi en Palestine un mari dont elle allait se détacher, refusant d’être la «disciple» qu’il souhaitait. En 1950, elle rentrait en France avec son fils cadet, redevenait simple infirmière indépendante après avoir envoyé paître quelques employeurs trop formatés. Et mourait en 1971 à Créteil, à 63 ans, après avoir tiré le diable par la queue, lutté contre le diabète et prodigué sa dernière injonction: «Riez sans cesse.»

Jusqu’à la fin, Laure Moulin, la sœur de Jean, aura soutenu financièrement cette «chère Boullen qui, dans l’ombre, a accompli des prouesses restées clandestines encore aujourd’hui». Un peu moins clandestines depuis peu, grâce à ce livre attachant qui fait revivre, à travers Jeanne, un beau pan d’humanité.

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Jeanne Boullen

Extrait de son journal

«Ce qu’il faut, c’est l’action. Pas besoin de parlotes, mais d’actes sérieux qui ébranlent le moral des troupes allemandes»