scène

Vie et destin d’un peuple qui n’a jamais parlé

A Genève, la Russe Tatiana Frolova se dresse contre l’histoire falsifiée de son pays. Ses récits partent de l’intimité pour nourrir le devoir de mémoire

Choisissez un endroit calme – un jardin, une place abritée –, fermez les yeux, dites «Je suis» et écoutez ce qui vous vient à l’esprit. Le spectacle que propose ces jours Tatiana Frolova au Poche à Genève va bien au-delà du seul devoir de mémoire. Il invite chaque spectateur à une introspection poétique pour renouer avec son identité et son passé. En cela, il se situe dans la lignée de Staying alive, émouvante comédie biographique du Teatro Due Punti à l’affiche de Vidy (LT du 11.11.2013). Sauf que dans Je suis, le ton est plus grave, les reconstitutions familiales plus douloureuses. Car les trois acteurs russes qui se livrent à l’exercice généalogique comptent tous des victimes de la dictature de Staline parmi leurs ancêtres. Déportations, exploitation, suicides, fusillades arbitraires. Se souvenir, lorsqu’on est ex-citoyen soviétique, n’est pas une mince affaire.

Tatiana Frolova, la cinquantaine juvénile, sourit sans cesse lorsqu’elle se présente devant les personnes qui ont accepté de se raconter. On la voit ainsi dans le documentaire réalisé à Genève en marge du spectacle et projeté après les représentations, les dimanches et mercredis. Un film où la metteur en scène russe a étendu son principe de récit biographique à des aînés vivant ici. Son idée? Mettre en résonance ces évocations d’un temps révolu – la guerre et la privation reviennent souvent – avec des portraits minute de jeunes Romands. Face à ce travail sensible, on est frappé par la densité de propos que procurent les années. Ce n’est pas qu’une question d’éducation ou d’engagement politique, même si, dans ce registre, les aînés Lise Lachenal et François Courvoisier ont un idéal encore bien marqué. C’est plus une histoire de vécu, celui qui creuse les visages, mais étoffe le ressenti. Les larmes de Fred. Les mains manucurées de Claudette. Le silence de Marguerite, Franco-Allemande qui, elle, ne souhaite pas «rouvrir les plaies du passé». On ne se lasse jamais d’écouter, ni de regarder qui se confie avec tant de simplicité. Et on remercie toujours l’artiste, écrivain, metteur en scène ou cinéaste, qui accouche d’une telle part d’humanité.

Cette douceur d’évocation s’impose aussi dans le spectacle Je suis, réalisé à Komsomolsk-sur-l’Amour, dans l’Extrême-Orient russe. Mais de manière plus hachée, car un impressionnant bricolage visuel préside à cette cérémonie du souvenir, comme si le propre de la mémoire consistait à revenir par flux con­tradictoires. Il y a, déjà, deux téléviseurs de part et d’autre du plateau du Poche. Sur l’un d’eux apparaît Gosha, jeune garçon russe, tout en joues et yeux ourlés, lisant avec ­application des articles du Dictionnaire de la Commune, de Bernard Noël. A comme action, B comme biographie, P comme prendre – «le peuple n’obtient que ce qu’il prend» – ou encore V comme violence. Bernard Noël, qui apparaît sur le second téléviseur en vieillard à la mine inquiète, a réalisé ce dictionnaire en collectant dans les journaux de 1871 tout ce qu’il pouvait trouver sur les convictions, les faits et la vie quotidienne des communards. La Commune de Paris, une insurrection réprimée dans le sang. Le parallèle avec la répression russe d’hier et d’aujourd’hui n’est bien sûr pas fortuit.

A mi-chemin, la scène est traversée par un tulle, matière qui, comme la mémoire, est tour à tour opaque et transparente. Sur cet écran variable sont projetées des images réalisées au troisième plan, dans une sorte de laboratoire où s’activent les comédiens comme des ouvriers du souvenir. Tour à tour, ces comédiens viennent s’asseoir dans le public et, filmés par une caméra, recomposent leur ­arbre généalogique. Elena et sa double ascendance, paysanne et aristocratique. Vladimir et ses grands-parents journalistes, des communistes convaincus, même après leur arrestation et leur déportation. Ou encore Dimitri, dont le grand-père a été fusillé sans que l’Etat soviétique ne s’excuse jamais. «Qui répondra de ces crimes?» martèle-t-il à la fin de son récit.

Ces récits, en russe traduit en direct, n’avancent pas seuls. Quand ils ne parlent pas, les deux autres comédiens rejoignent le laboratoire et accompagnent cette narration de vignettes et dessins placés sur une table transparente qui sont filmés et projetés autour du visage de celui qui se confie. L’image finale évoque certaines icônes russes où le saint est entouré de sa geste.

Toujours dans cette idée d’une mémoire oblitérée, Tatiana Frolova documente encore l’Alzheimer qui touche la mère d’Elena. Plusieurs fois, on entend la voix égarée d’une vieille femme se plaindre du froid… On la voit aussi, visage gris et chiffonné, qui n’a plus d’âge à force d’avoir gommé les repères. Une voix off déclare qu’une personne sur dix de plus de 65 ans est touchée par cette maladie. On regarde l’assistance. Une autre voix ajoute que, dans certaines circonstances, l’oubli peut atténuer la souffrance.

Ce pansement, Tatiana Frolova n’en veut pas. Comme tous les ­habitants de Komsomolsk-sur-l’Amour, elle a grandi dans l’idée que sa ville, emblème sovié­tique, avait été construite dans les années 1930 par de jeunes pionniers passionnés. C’est ce que racontent et ce que fêtent chaque année les autorités. En réalité, cette ville située à 8500 kilomètres de Moscou a été édifiée par des dé­portés et autres prisonniers des 40 camps staliniens massés dans cette région d’Extrême-Orient. Il y a près de trente ans, Tatiana Frolova a fondé le KnAM, une compagnie de théâtre où les acteurs ­travaillent bénévolement et qui, depuis 2005, accomplit un travail documentaire visant à faire surgir la vérité. Une démarche courageuse. Mais, constatent les protagonistes du spectacle, les temps sont durs sous la nouvelle dictature, économique, dictée par Poutine. «Les gens quittent la ville, les autres ne veulent plus rien entendre. On a parfois de la peine à remplir les 26 places de notre théâtre.» Au Poche, la salle était comble, mercredi dernier, et souvent bouleversée par ces récits de vie qui nourrissent la grande histoire en partant de l’intimité. J e suis, jusqu’au 1er déc., au Théâtre Le Poche, Genève, 022 310 37 59, www.lepoche.ch

Depuis 2005, la compagnie de théâtre accomplit un travail documentaire visant à faire surgir la vérité

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