Les mots des maux

La vie d’une correctrice: les jeux de langue

Chaque mardi de l’été, notre chroniqueuse déjoue les pièges les plus courants et les plus retors de la langue française

Les évocations du lecteur hérissé par les anglicismes, du rédacteur recroquevillé sur son sens du style ou du correcteur malmené par les injonctions contradictoires des dictionnaires m’ont éloignée de ma mission première, telle qu’elle a été définie à l’origine de cette chronique: déjouer les pièges de la langue française. Ils sont si nombreux et si retors que j’ai préféré digresser.

Plutôt que d’endosser l’uniforme de la police des polices (de caractère) en fronçant les sourcils, comme on me l’a demandé, je tente encore une dernière diversion, un pousse-au-crime linguistique.

Le charme du bizarre

Bien sûr, le correcteur doit exercer son autorité sans états d’âme, il est payé pour ça. Mais les auteurs continuent de briller par le détournement des codes de la grammaire, par leur subversion créatrice. Ce que le correcteur appelle «licence poétique», une tournure improbable qu’il consent à laisser telle quelle, va plus loin qu’une manière d’écrire toute personnelle. Cette «faculté laissée au poète d’utiliser une construction qui n’est pas conforme à l’usage habituel», c’est une liberté prise dans la façon d’emboîter les mots, éléments du langage, seul médium à la portée de tous.

Et de la licence poétique au barbarisme, le rédacteur a à sa disposition toute une gamme de figures grammaticales qui permettent de jouer avec la langue et d’exercer une forme de fantaisie narrative en toute impunité: «Elle usait, non par raffinement de style, mais pour réparer ses imprudences, de ces brusques sautes de syntaxe ressemblant un peu à ce que les grammairiens appellent anacoluthes ou je ne sais comment», écrit Proust dans A la recherche du temps perdu. Lorsque les fautes de langage deviennent ressort romanesque. Le charme du bizarre.

La précédente chronique: Sacré participe ou plaidoyer pour la correction

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