Paul Nizon, La Fourrure de la truite. Les Premières Editions des sentiments. Journal 1961-1972, Trad. de Diane Meur. Les deux chez Actes Sud, 140p. et 284 p.

A 75 ans passés, Paul Nizon, le plus parisien des écrivains de Suisse alémanique, n'en finit pas de surprendre. Après Maria Maria, séduisant «livre à quatre mains» écrit il y a un peu plus d'un an en français avec Colette Fellous (lire le SC du 4.09.2004), paraît maintenant un roman au titre énigmatique, La Fourrure de la truite (Das Fell der Forelle, Suhrkamp, 2005), traduit presque simultanément à la parution de l'original. S'y adjoint la version française du deuxième tome du Journal intime, Les Premières Editions des sentiments (Die Erstausgaben der Gefühle, Suhrkamp, 2002). Toujours aussi captivant dans l'inattendu de ses parcours, Nizon poursuit l'exploration de son moi selon les variations novatrices des deux écritures que depuis longtemps l'écrivain leur dédie: celle d'une autofiction éclectique, et celle de la confession, de l'élégant et lucide retour sur son propre devenir.

Un être déboussolé, prétendu acrobate et lové sur lui-même, tel est le narrateur et protagoniste de La Fourrure de la truite. En proie à la honte de se sentir superflu et à la nostalgie suscitée par le souvenir d'une femme et d'un amour perdus, il erre dans Paris, où une tante vient de lui léguer un pied-à-terre. Fasciné par le quotidien de la ville, il se laisse porter par le cours des rencontres, incidents et observations qui d'instant en instant, avec une inventivité délicieuse, ravivent ses sens et sa pensée. Admise sans révolte, avec un réconfortant humour, sa déréliction n'atténue ni la finesse ni l'acuité des perceptions et du dialogue qu'il entretient avec lui-même et, malicieusement, avec son auteur.

Une fois encore, Nizon imagine un roman à partir des données de sa propre existence. Mais plus que par le passé, il se distancie de ses errances, se plaît au comique et à la dérision. Renouvelant le thème de la liberté, son récit, d'une composition raffinée, procède par ruptures, avec une spontanéité ludique. Des touches toujours imprévues et d'une sensibilité walsérienne évoquent la disposition intérieure, jusqu'à ce que dans une ultime voltige, le saltimbanque échappe à la gangue du moi et à toute pesanteur. Comme dans un rêve, au terme de son odyssée, il prend son envol dans la légèreté de l'être, que l'écriture rend avec une grâce et une transparence admirables.

Il faut du temps pour accéder à une telle perfection. Elle ne survient qu'après une longue période de découragement et de doutes. C'est ce temps de l'incertitude et ce cheminement que Nizon évoque dans Les Premières Editions des sentiments. Il dépeint en des lieux changeants le travail de l'écriture, loin de l'engagement politique et des «cellules de l'oppression» représentées par le mariage et la famille. Il transpose les émotions, les présupposés théoriques et les rituels et, de Henry Miller à Céline et à Walser, cite ses modèles. Il esquisse ainsi, depuis Dans la maison les histoires se défont jusqu'à Stolz, un passionnant itinéraire de la création.

Il ne faut pas en déduire que dans ce Journal, Nizon ne se préoccupe que de lui-même. Attentif à son temps, il s'inquiète de l'avenir, de la situation de la jeunesse et de la science, il est attentif au Nouveau Roman, aux ouvrages de ses confrères et, de Max Frisch à Elias Canetti, il en brosse les portraits. Immergé dans la réalité contemporaine au cours de ses voyages, il capte l'air du temps de tous ses sens. A Londres, Paris, Zurich, Venise, tapi dans la vieille ville ou errant dans un faubourg, il est une conscience avide s'imprégnant de la vie pour la réinventer et en célébrer le miracle et le mystère dans une écriture d'une élégance et d'une sensibilité prenantes. Voilà des pages intenses et d'une densité rare: un créateur s'ancre dans son époque, un moi recrée le monde et l'offre en partage.

Paul Nizon sera présent à Lausanne et àGenève en compagnie du romancier bâlois Martin Dean («Jardins secrets» et «La Ballade de Billie et Joe»): rendez-vous à la BCU du Palais de Rumine, lundi 16 janvier à 19h et au Poche Genève, mardi 17 à 19h (entrée libre).