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La vie intense sinon rien

Courageux témoignage sur ce que cette maladie veut dire, «Etre bordeline» est un ovni qui casse les codes de la littérature psychiatrique

De son enfance, Catherine S. Danemark se souvient «du bruit des oiseaux, de la tondeuse à gazon et de l’envie de mourir». Mais avant tout du vide. Rien à voir avec l’ennui: c’est un sentiment qui relève d’avantage de la peur de l’anéantissement. «Paradoxalement, c’est un vide qui remplit, qui nous dévore de l’intérieur», explique la Genevoise désormais installée au Maroc, dans un village à trente kilomètres de Marrakech, où elle vit entourée de sa famille et d’une cinquantaine de chats, loin des démons de son passé.

Cette angoisse existentielle est un trait caractéristique des personnalités borderlines, également dites états limites. Leurs symptômes? Phobie de l’abandon, impulsivité, comportements à risque, instabilité affective, état euphorique, variations d’humeur et sentiment de persécution. Adolescente, Catherine S. Danemark est une jeune femme hypersexuée, bourrée de TOC, harcelée par ses camarades, obsédée par les esthétiques gothiques. Tour à tour exaltée ou léthargique, elle est incapable de banalité.

Réflexe de survie

«Le problème de base des borderlines est la régulation des émotions. Ce qui pour nous paraît insignifiant peut provoquer chez eux des états démesurés. Pourtant, tout part d’une qualité: l’hypersensibilité. Ils baignent dans un monde sensoriel très développé. Lorsqu’ils se sentent menacés, le réflexe de survie personnelle prend le pas sur la gestion des événements, au risque de faire du mal aux autres», résume le docteur Michel Kummer.

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Ce psychiatre installé à Genève publiait en 2014 L’histoire de France sur le divan, un essai sur la psychologie de grands personnages et monarques. Pour assurer la promotion de son livre, il ouvre un compte Facebook. Le réseau social lui permet de retrouver la trace de Catherine S. Danemark, une amie d’enfance perdue de vue depuis trente-cinq ans. Sur les photos, il découvre une femme tatouée, excentrique, loin de l’image qu’il avait gardée d’elle. «Tu es devenu psychiatre et je me suis révélée borderline», lui annonce-t-elle en guise de préambule au résumé express de sa vie. En quelques lignes, elle dit les addictions, les collections d’amants, l’hôpital psychiatrique, les crises de violence, les épisodes maniaques et les phases dépressives. Une vie chahutée de pulsions mortifères et vitales, où la lumière ne s’obtient qu’au risque des ténèbres.

Une vie flamboyante

Le psychiatre est frappé par la clairvoyance du récit. Contrairement à la majorité des patients dits borderlines mais qui ne manifestent en réalité que quelques symptômes liés à cette maladie, Catherine S. Danemark cumule un maximum de critères diagnostiques. Sur 20% de la population mondiale concernée par ce trouble de la personnalité, ils seraient seulement 2% à l’être aussi complètement. A ce degré de pathologie, rares sont ceux qui réussissent à prendre du recul sur leur situation.

Sur ce point, Catherine S. Danemark est un cas d’école. Ses thérapies – comportementale, cognitive puis psychanalytique – ne l’ont pas guérie, mais lui permettent d’apprivoiser les crises, de nommer les dysfonctionnements. «A sa place, la grande majorité des patients vivent reclus chez eux, s’automutilent ou multiplient les tentatives de suicide. Mais Catherine a un haut niveau intellectuel, un grand appétit vital et une vie flamboyante, comme les rock stars et les acteurs.»

Très vite, le médecin suggère à son amie d’écrire un livre pour partager son expérience. «Je voulais réhabiliter ces patients auprès de l’opinion. Leurs actes peuvent être exaspérants ou douloureux aux yeux des autres et de leurs proches. Mais s’ils emmerdent le monde, c’est à l’insu de leur plein gré, c’est le fruit d’une souffrance.»

Dompter ses souvenirs

Il sait que le temps est une notion bancale chez les borderlines et veut l’aider à dompter ses souvenirs. Parce que la normalité les effare, ces écorchés déploient une énergie hors du commun pour vivre intensément. Pris dans un tourbillon d’événements, ils perdent le contrôle de leur histoire. Là encore, Catherine S. Danemark fait preuve d’une maîtrise exceptionnelle. Etre Bordeline. Une vie au bord du gouffre est un compte rendu précis, chronologique et thématique des tumultes de son existence. Plus qu’une béquille méthodologique, le docteur Michel Kummer apporte un éclairage médical, sans jargon ni jugement, mais plein d’une empathie bienveillante propre aux rapports d’amitié.

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Le lecteur oublie vite l’entreprise documentaire de ce témoignage, qui se dévore comme un roman fitzgéraldien. Femme fatale et téméraire, narco-dépendante et accro aux sensations fortes, Catherine S. Danemark est une grenade dégoupillée. Excès de vitesse, beuveries interminables, passions dévastatrices, dérapages publics, prison, sexualité compulsive et relations fusionnelles – chez elle, le goût des extrêmes frôle constamment la chute libre.

Le revers de la médaille

Il y a quelque chose de dérangeant dans la fascination qu’exerce le parcours de cette femme. Une forme de voyeurisme qui nous fait à la fois souffrir pour elle tout en étant captivé par ses frasques. Mais Catherine S. Danemark n’échappe pas non plus à cette ambivalence. Se soigner, ne plus affronter les crises de désespoir et les accès de culpabilité paralysante implique pour elle de renoncer au revers de la médaille: un sentiment de toute-puissance qui lui permet, tel un infatigable sphinx, d’encaisser des épreuves insurmontables pour le commun des mortels.

Cette ressource dévastatrice, qui la sauve autant qu’elle la menace, lui a aussi permis d’accomplir de grandes choses, voyageant dans des conditions radicales et côtoyant des mondes rares. Comme s’il fallait vivre au bord du gouffre pour savoir apprécier la terre ferme.


Michel Kummer, Catherine S. Danemark, «Etre borderline. Une vie au bord du gouffre», Ed. de l’Opportun, 510 p.

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