La vie ordinaire, qu’est-ce que c’est? Depuis quand se pose-t-on des questions sur ce qui, justement, ne se discute pas? La définition de l’ordinaire occupe depuis longtemps la vie d’Adèle Van Reeth. Depuis ses études à Chicago, où elle découvre Ralph Waldo Emerson, désigné comme «le premier penseur de l’ordinaire». Mais surtout depuis que la productrice des Chemins de la philosophie sur France Culture sait qu’elle va devenir mère. La philosophie est une forme de curiosité qui interroge ce qui paraît évident, rappelle la productrice. Nous y voilà, interrogeons donc l’ordinaire.

Narration de l’intime

Adèle Van Reeth n’hésite pas à faire de son propre ordinaire un terrain d’observation qu’elle scrute dans ce livre qui est aussi un journal de maternité. Ni fiction, ni essai, c’est à une narration émouvante de l’intime que le lecteur est convié, du rapport à sa propre mère, décrit avec des mots plutôt durs, ou, à la fin du livre, le récit d’une visite au père malade avec son enfant.

Se reposer de soi

Avec humour et sincérité, la mère en devenir se regarde, étudie son intranquillité, ce sentiment ancien de n’être jamais en paix. «J’ai un problème avec la vie ordinaire, quelque chose qui ne passe pas. […] Cela a commencé très tôt, cette saturation du presque-rien qui me dégoûte dans les moments quelconques…» L’enfant qui arrive, ce sera, enfin, de la nouveauté. Peut-être la possibilité de «réussir à être ici sans me sentir ailleurs».

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Car le nouveau rôle impose un rythme effréné, avec un bébé et une «vie qui continue». La folie d’une cadence imposée qui ne laisse plus aucun loisir, très loin de la «bulle de silence» dans laquelle on aimerait tant se réfugier. Adèle Van Reeth mène un combat «de chaque minute» pour continuer à écrire, ne pas céder sous la pression de la fonction, le refus de «n’être que mère».

Embouteillage cérébral

Adèle Van Reeth n’est pas seulement la mère d’un nouveau-né. Elle est aussi la belle-mère de trois garçons dont elle partage la vie quotidienne. On le comprend, ce ne sera pas simple de se défaire du règne domestique, cette nécessité vitale pour une écrivaine: Virginia Woolf, et avec elle Adèle Van Reeth, en parle à merveille, et le chapitre intitulé «Tuer l’ange du foyer» est un manifeste à lui tout seul. Le rôle de mère aura donc réussi à éloigner ce sentiment désagréable et ancien de n’être jamais en paix. Mais un autre s’est approché: «Désormais, donc, je serai inquiète, ça me reposera de l’intranquillité.» La vie ne sera jamais un long fleuve tranquille, et c’est tant mieux.


Récit
Adèle Van Reeth
La Vie ordinaire
Gallimard, 190 pages