Anne Brochet

Si petites devant ta Face

Editions du Seuil, 140 p.

Il aurait fallu lire le premier roman d'Anne Brochet avant de la rencontrer. La lecture aurait fait gagner le temps de mieux la comprendre. De cerner sa logique. D'appréhender combien l'exercice de la promotion, ce jour-là, avait pu lui sembler contre nature. Comment elle avait sans doute choisi très soigneusement son pull à col roulé. A quel point le cadeau saugrenu d'un journaliste avait pu l'embarrasser. La clé de ces sensations est dans Si petites devant ta Face. «Je sors mon premier roman», avait-elle indiqué à la fin de l'entretien. Comme elle aurait pu dire: «J'édite mon mode d'emploi.»

Chronique familiale à six personnages, Si petites devant ta Face est un voyage intérieur à travers les sensations et les pensées de quatre d'entre eux: le père en rogne, la mère sexuellement frustrée, la grand-mère en attente du grand départ et, le plus souvent surtout, Marion, fillette de 6 ans qui tâtonne encore, ressent pour la première fois «un mal sans douleur» dans le bas de son ventre («quand des gens s'embrassent à la télé») et comprend peu à peu sa place dans le monde en développant une manie du comptage jusqu'à 7. Sept, son ami, qu'elle prend bientôt pour Dieu.

Le récit alterne les visions subjectives. Cette plongée par l'écriture dans l'esprit de personnages imaginaires est ô combien un travail d'actrice. Sans cesse sur la balance entre la joie et la tristesse: aux pensées déceptives des adultes répondent les illusions et l'innocence en sursis de la petite Marion. A travers elle, Anne Brochet dessine un hymne aux cinq sens, véritable résistance contre la peur du quotidien: mettre sa main dans un bocal à café et voir les grains gras s'évader entre ses doigts, caresser l'œuf en bois qui aide à repriser les chaussettes, écouter le jambon tomber en tranches alanguies dans la main du boucher… Comme elle les réinvente dans son roman léger, Anne Brochet a cette conscience vitale, presque maniaque mais douce et généreuse, des petits bonheurs.