Religions

La vie nomade des dieux antiques

Dotées d’une mobilité extraordinaire, les divinités des peuples méditerranéens voyageaient entre les panthéons. Un ouvrage paru chez Labor et Fides raconte douze de ces périples

C’est l’histoire de Melqart, dieu fondateur de la cité de Tyr, en Phénicie (l’actuel Liban, grosso modo). Pour créer la ville, raconte-t-on, la divinité a immobilisé un chapelet de cailloux, une grappe de «roches primordiales errant au milieu de la mer», écrivent Corinne Bonnet et Laurent Bricault, historiens à l’Université Toulouse-Jean Jaurès, dans ce recueil de 12 essais consacrés aux dieux voyageurs. Si Tyr (dont le nom signifie précisément «rocher») est ainsi fixée suite à l’intervention divine, son peuple ne l’est pas tout à fait: les Phéniciens naviguent, commercent, s’installent çà et là. A la fin du XVIIIe siècle, le poète et philosophe allemand Johann Gottfried von Herder les érigera en modèle d’une expansion pacifique, à l’opposé de la «folie des temps modernes» qu’est à ses yeux la colonisation européenne, consistant à «imposer des fers, prêcher la croix, exterminer les indigènes».

Papillonnant sur le pourtour méditerranéen pendant le premier millénaire avant J.-C., les Phéniciens s’arrêtent et s’installent sur d’autres promontoires: ils «affectionnent ces lieux entre terre et mer qui rappellent le Rocher ancestral». Les voilà en Sardaigne, à Ibiza, à Malte, à Cadiz (Andalousie), en Sicile, à Chypre, toujours en quête de «lieux un peu inhospitaliers et précaires, qu’ils contribuent à rendre habitables et prospères». Partout, le dieu Melqart voyage avec eux, sous la forme d’un artefact qu’ils transportent dans leurs bagages, ou parfois d’une idée qui flotte dans leur esprit, et qui surgit en rêve pour les guider. Lorsque, menacée par une intrigue de palais, une Phénicienne nommée Elissa ou Didon s’exile avec un groupe de compatriotes et fonde Carthage (aujourd’hui en Tunisie), elle préfère partir avec quelques reliques du dieu plutôt qu’avec un trésor en pièces de monnaies.

Melqart, amateur de cailloux

Voyageur, archègétès (c’est-à-dire «fondateur») et para tois apoikois, («préposé à ceux qui sont loin de leur foyer»), le Melqart des Phéniciens ressemble fort à l’Héraclès des Grecs. Mais dans la logique du déplacement divin et du récit antique, ressembler, c’est déjà un peu être. Melqart est «perçu par les Grecs comme une forme d’Héraclès», en tout cas depuis une première rencontre qui a probablement lieu à Chypre, au VIIIe siècle av. J.-C, notent Corinne Bonnet et Laurent Bricault.

«Dieu des liens et des réseaux», Melqart prend dès lors l’apparence et le nom de son confrère «en des lieux où les cultures dialoguaient et où les frontières s’estompaient». De nos jours, on appellerait cela «syncrétisme». Mais «on aurait tort», précisent les deux chercheurs. Car «les Grecs et les Phéniciens savaient très bien reconnaître et distinguer l’un de l’autre», tout en les amalgamant dans le même nom et les mêmes images. C’est ainsi que, «loin de s’arc-bouter sur une identité ancestrale figée», Melqart «a su, en profitant de la souplesse du polythéisme, s’adapter aux divers milieux culturels qui l’ont accueilli».

Voici comment fonctionne la mobilité des dieux antiques. Mais tous les voyages ne sont pas aussi réussis, et il y a parfois des retours à l’expéditeur. C’est le cas d’Elagabal (ou Héliogabale), qui était le nom d’un dieu avant de devenir celui d’un empereur adolescent de mauvaise réputation – empereur qui, relevons-le, s’appelait en réalité Bassianus avant son règne, puis Antoninus… Bref: âgé de 14 ans et déjà grand prêtre, le jeune homme doit quitter sa Syrie natale (il est d’Emèse, aujourd’hui Homs) pour aller régner à Rome, succédant à son petit-cousin Caracalla, qui a été assassiné par un de ses fonctionnaires.

Dans son voyage, Antoninus/Héliogabale embarque ce qu’on appelle aujourd’hui un «bétyle»: une grande pierre noire conique, sculpture non sculptée dont «les gens du pays parlent solennellement comme d’une statue tombée du ciel», selon les termes de l’historien Hérodien.

Héliogabale promène son bétyle

Le garçon empereur et le monolithe qui est, si l’on ose dire, le mobile home de son dieu se rendent à Rome par la voie terrestre, en passant par l’Anatolie, les Balkans et l’Italie du Nord, car «il est hors de question de faire courir le moindre péril marin au bétyle». On peut suivre leur périple grâce aux monnaies commémoratives émises sur leur passage, «petits cailloux numismatiques» qui indiquent la route du «prêtre-empereur, Petit Poucet de cette fable syrienne». Le voyage dure une année, au cours de laquelle le dieu se marie plusieurs fois à l’initiative de l’empereur, qui orchestre pour lui une série de hiérogamies (c’est-à-dire d’unions divines) avec des divinités lunaires: les Grecques Pallas Athéna et Artémis Perasia, la Carthaginoise Caelestis, «déesse de la nuit étoilée», ou encore la Romaine Faustine, épouse divinisée de feu Marc Aurèle.

Avec tout cela, Antonin se débrouille pour atteindre la capitale lors du solstice d’été, comme il sied au prêtre flamboyant d’un dieu solaire dont les célébrations se déroulent «en général en pleine canicule». Mais à Rome, son style sacerdotal ne passe pas, et ses extravagances festives achèvent de retourner la notabilité contre lui. Héliogabale, l’homme, est assassiné. Héliogabale, le dieu, est renvoyé chez lui par le truchement de son bétyle. «Le voyage de retour se fit plus rapide, par mer, sans hiérogamie d’aucune sorte, et sans monnaie commémorative.»

Bouture d’Artémis, transport de Cybèle

Voyages réussis, voyages ratés, déplacements forcés. Au rayon des premiers, Corinne Bonnet et Laurent Bricault racontent encore celui d’Artémis à Marseille ou celui de Cybèle à Rome. Artémis? Les habitants de la cité de Phocée, en Anatolie, décident d’installer un comptoir commercial près du delta du Rhône; la déesse désigne une fondatrice – la dénommée Aristarchè – et accompagne l’expédition sous la forme d’un petit objet, «une sorte de cellule-souche» ou de «bouture permettant de donner naissance à un rejeton». Cybèle? Mise à mal par la menace d’Hannibal et par des pluies volcaniques qui apparaissent comme de mauvais présages, Rome se tourne en 205 av. J.-C. vers les «Livres sibyllins», un «recueil de prescriptions et de prophéties» gardé depuis des siècles par un collège de dix hommes. L’oracle parle: il faut «transporter la Mère de l’Ida de Pessinonte à Rome».

Un ballet diplomatique se met alors en place pour négocier la venue de la Mère en question – Cybèle, donc – depuis un petit Etat théocratique qui en garde l’effigie, en Anatolie. La déesse étrangère devient romaine et Hannibal est vaincu, ce qui confirme «le bien-fondé de ce transfert».

Au rang des déplacements forcés, on citera le procédé que les spécialistes de la Mésopotamie antique appellent godnapping, ou «enlèvement de divinité». Au rayon des ratages, on évoquera enfin celui de Paul, futur saint et narrateur infatigable de la résurrection de Jésus, qui débarque à Athènes pour y introduire «son nouveau dieu qui se veut unique». C’est «un échec retentissant»: l’apôtre rencontre «une incompréhension profonde autour de la notion de résurrection des morts» et laisse les Athéniens «abasourdis et désabusés» face à sa notion d’une divinité qui «ne tolère aucune cohabitation» et qui «rejette dans l’idolâtrie tous ses prédécesseurs», car elle «prétend occuper entièrement l’espace dévotionnel».

Dans un monde antique fait d’identités religieuses «fluides, souples, multiples et cumulatives», il s’agit là d’une rupture radicale: «L’émergence du modèle chrétien […] fait que les multiples formes de cohabitation cèdent progressivement la place aux manifestations de la compétition, voire de l’exclusion.» Mais à l’ombre du monothéisme qui monopolise les routes, les autres dieux ont-ils vraiment cessé de voyager?


Corinne Bonnet, Laurent Bricault, Quand les dieux voyagent. Cultes et mythes en mouvement dans l’espace méditerranéen antique, Labor et Fides, 314 p.

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