Culture

La vie rêvée d'Eulalio, lézard tropical

Dans «Le Marchand de passé», José Eduardo Agualusa met en scène un Noir albinos qui fabrique des ancêtres honorables aux notables de Luanda (Angola) enrichis sur les décombres de la décolonisation et de la guerre civile.

Joseé Edouardo Agualusa. Le Marchand de passé. Trad. de Cécile Lombard. Métailié, 132 p.

A quoi ressemble le monde quand il est vu du plafond? Et lorsque ce monde a été transformé en chaos après des années de lutte contre la colonisation suivies par des années de guerre civile? José Eduardo Agualusa, l'auteur du Marchand de passé, n'a pas peur de donner le torticolis au lecteur. Son narrateur est un gecko dénommé Eulalio, une espèce de lézard qui vit sous les tropiques, à Luanda (Angola), et qui mène une existence verticale le long des parois fissurées de la maison de Félix Ventura. Eulalio n'est pas n'importe quel lézard, c'est un gecko tigré, une espèce rarissime. Il est content de lui, du moins au début du roman.

Eulalio est le compagnon de Félix. Ils bavardent, partagent leurs rêves. Et passent d'autant plus de temps ensemble que Félix sort rarement de chez lui car il ne supporte ni le soleil, ni la lumière, qui sont intenses à Luanda. Il reste dans la pénombre d'une maison encombrée de papiers et de photographies et s'aventure de temps en temps dans son petit jardin entouré de hauts murs couronnés par des tessons de bouteilles depuis les sursauts de la révolution. Eulalio et Félix admirent la belle Angela Lúcia qui vient parfois leur rendre visite. Mais les chances de Félix auprès d'Angela sont minces, du moins au début du roman.

Félix Ventura n'est pas gâté par le destin, dans un pays qui a chassé les colonisateurs blancs. C'est un Noir albinos. Qui dispose cependant d'un certain confort, entre livres, musiques et une activité très lucrative. C'est lui, le marchand de passé. Il distribue dans les lieux publics de Luanda une carte de visite qui porte ce message prometteur: «Assurez à vos enfants un meilleur passé.»

Débarque un homme démodé, moustache grand siècle, qui tient la carte à la main. Qui sont vos clients, demande-t-il à Félix Ventura: «Toute une classe, la nouvelle bourgeoisie [explique Félix] recherchait ses services. C'étaient des entrepreneurs, des ministres, des propriétaires terriens, des trafiquants de diamants, des généraux, des gens, enfin, dont l'avenir était assuré. Ce qu'il manque à gens, c'est un bon passé, des ancêtres illustres, des parchemins. En bref: un nom qui évoque la noblesse et la culture. Il leur vend un passé neuf sur papier. Il trace leur arbre généalogique. Il leur donne des photographies de leurs grands-parents et de leurs arrière-grands-parents, des messieurs de belle prestance, des dames des temps anciens.» Et les clients s'en vont contents en laissant une poignée de dollars.Le visiteur, un ancien photographe de guerre qui a bourlingué autour du monde, veut lui aussi un passé. Mais tranquille. Sans esbroufe. Félix Ventura le lui fournit. Or José Buchmann - c'est le nouveau nom du photographe - se met en tête de rechercher ses aïeux fictifs. Il les rouve. Le commerce du passé s'enraye. A cause de la réalité, bien sûr, qui est très lourde en Angola, et surgit sous le visage d'un ancien cacique marxiste-léniniste qui vit dans les égouts où il conserve les dossiers de ses anciennes victimes.

José Eduardo Agualusa est né en 1960, en Angola. Il s'est fixé au Portugal où il collabore au journal Publico, à la radio et à la télévision. Il a déjà publié en français La Saison des fous chez Gallimard en 2003. Son livre se termine par une pirouette qui rétablit in fine une vraisemblance incroyable et fait penser à cette phrase écrite par Walter Benjamin en 1936: «Le lieu de naissance du roman est l'individu solitaire, qui ne peut plus traduire sous forme exemplaire ce qui est en lui le plus essentiel, car il ne reçoit plus de conseils et ne sait plus en donner.»

Agualusa commence dans la logique de la fable et du conte. Il termine par un brutal retour à la réalité, quand ses personnages se retrouvent pour la danse macabre de l'épuration finale. Le chaos dont ces personnages sortent s'achève dans le chaos et dans la mort. Car, comme le dit aussi Walter Benjamin: «La cote de l'expérience a baissé; et il apparaît bien qu'elle tend à zéro.» Reste ce qui était vrai en 1936 est encore vrai à Luanda au début du XXIe siècle. Il n'y a aucune conclusion à tirer des événements. Reste le monde vu du plafond, dans le regard d'un gecko tigré. Et le rêve qui triomphe de tout.

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