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David Wagner a reçu le Prix de la Foire du livre de Leipzig pour «En vie», «Leben» en allemand.

Livres

 «En vie», le roman d'une greffe 

Le romancier allemand David Wagner raconte la transplantation du foie qu'il a subie et en fait une réflexion poétique et profonde sur la vie et la mort. Un roman sans fiction

En 2006, David Wagner a 35 ans et reçoit un nouveau foie. Il est atteint d'une maladie rare, appelée hépatite auto-immune: son système immunitaire prend les cellules de son foie pour des tissus étrangers et génère des anticorps qui entraînent l'inflammation de l'organe: «J'ai douze ans, j'ai treize ans, et mon foie est bon à jeter […]. Je ne suis qu'un enfant et j'ai le foie qu'on a quand on boit depuis cinquante ans.» Un an après son opération, il commence à écrire le récit de sa maladie et de sa convalescence, après cinq ans de travail, il publie «En vie», «Leben» en allemand, qui signifie à la fois «vivre» et «vie(s)». Pour ce récit, il reçoit en 2013 le Prix de la Foire du livre de Leipzig, l'un des plus prestigieux d'Allemagne. Le livre sort dans la toute jeune maison d'édition parisienne Piranha avec une très belle traduction.

Esthétique du monde hospitalier

A la manière d'un roman policier qui commence par un meurtre violent et minutieusement décrit, «En vie» débute par un sacré malaise, «une vraie scène gore dont je pourrais presque rire, sauf que le sang ici n'est pas factice.» Suit alors l'hospitalisation et l'attente d'un nouvel organe. Le point culminant étant le moment de la transplantation. «Monsieur W., nous avons un foie compatible pour vous», dit une voix au téléphone. Le narrateur se fait emmener à l'hôpital et décrit son sentiment avant l'opération. De l'hôpital Charité, il regarde le panorama de Berlin par une belle après-midi d'été, sachant que c'est peut-être la dernière fois qu'il voit le ciel, puis vient la préparation pour l'opération: «L'abdomen et le thorax sont désinfectés avec un liquide verdâtre, des électrodes sont collées. J'ai pris mon dernier repas il n'y a pas si longtemps, dis-je. Bah, tant que ce n'était pas du rôti de porc, plaisante le médecin et, à l'entendre, je ressens soudain une sorte de bien-être étrange et sans appel, je suis prêt pour aller où l'on voudra bien m'emmener, je suis même partant pour une autre planète.»

Roman sans fiction

Ce récit teinté d'humour où l'imaginaire joue un grand rôle est d'une qualité littéraire impressionnante. Comment se fait-il que le livre soit si captivant alors qu'il ne se passe presque rien? L'authenticité du récit et le style léger et poétique rendent la lecture aisée; Wagner parvient en 277 petits chapitres – parfois deux lignes – à sublimer la banalité. «En vie» s'inscrit donc dans cette tendance qui se manifeste depuis quelques années en Europe et que le critique Pierre Assouline appelle le roman sans fiction, soit une «enquête dans laquelle l'auteur/enquêteur est le principal personnage.» Dans ce livre-ci, l'auteur est plus présent que jamais, dans tout sa corporéité.

Comment vous sentez-vous avec le foie d'un ou d'une inconnu(e)?

Très bien. C'est une question que l'on me pose souvent lors des lectures publiques. A peine un an après la transplantation, je me suis senti mieux que jamais auparavant.

Depuis quand avez-vous su que vous alliez écrire un livre sur cette maladie avec laquelle vous vivez depuis l'enfance?

Je n'ai jamais voulu écrire sur ma maladie. Ce qui m'a d'abord intéressé, c'est le monde hospitalier en prenant la perspective du patient qui se retrouve comme dans un théâtre de l'absurde: entrée en scène de l'infirmière, sortie, puis entrée du médecin, des visites. Il y a toute une dramaturgie que je cherche à montrer. L'autre histoire que j'ai voulu raconter, c'est ce prodige d'être encore là grâce à quelqu'un qui est décédé en faisant cadeau de ses organes. Je voulais comprendre cela et j'ai d'abord rédigé un essai, puis j'ai finalement combiné ces deux thématiques: le phénomène du don d'organes et le microcosme hospitalier. La maladie me sert de fil narratif.

Il y a aussi de nombreux passages dans lesquels vous racontez vos souvenirs ou les récit des voisins de lit...

L'hôpital rend les gens bavards, ils deviennent les narrateurs de leur vie car quand on ne sait pas si l'on va s'en sortir, il y a cette volonté de faire le bilan. Le patient a du temps en abondance, et il a tendance à s'analyser.

A la lecture, on apprend des choses très intimes sur vous…

Pour moi le narrateur est un protagoniste qui n'est pas moi. Dans le livre, il s'appelle Monsieur W.

Vous différenciez le narrateur et vous-même?

C'est bien sûr une protection. Je n'aurais jamais envie de raconter ces détails, même à mon meilleur ami. C'est bien trop gênant. Il s'agit là d'un point important pour ces livres radicalement sincères. Ecrire toutes ces choses intimes n'est pas un problème si je dis qu'il s'agit d'un personnage. C'est ça le truc. De toute manière, le récit est transformé, faussé et dramatisé. Mais quand mes proches me questionnent sur mon état de santé, j'ai parfois de la peine à sortir de cette littérarisation…

Pourrait-on aller un pas plus loin et affirmer que vous seriez en mesure de souligner en rouge des passages où vous vous éloignez de la réalité?

Oui, quelques uns me viennent à l'esprit.

Mais peu, finalement.

Certes. Mais curieusement, il s'est aussi produit l'inverse. Dans le livre, je rejette à un moment une proposition de transplantation, l'appel est arrivé pendant la nuit et cela ne m'allait pas du tout, j'avais un texte à rendre pour un journal… En fait je ne m'attendais pas à un appel si rapide, j'étais sur la liste d'attente pour gagner du temps. Par rapport à cet épisode, on me demande souvent si les choses se sont réellement passées comme ça. Un temps, je m'étais habitué à répondre qu'effectivement, j'avais inventé cette scène alors qu'en vérité, cela s'est passé comme je le raconte dans le livre.

Le fait que le livre puisse se lire comme un guide sur le don d'organes et qu'il est donc quelque part utile à la société, cela a une importance pour vous?

Absolument. Je ne dis pas que tout le monde doit avoir sa carte de donneur mais tout le monde doit pouvoir réfléchir à la question. Si quelqu'un ne s'était pas déclaré prêt à donner ses organes, je serais mort. La mort de cette personne a peut-être aussi permis à d'autres de continuer à vivre. C'est si fou! Je me sentais obligé d'écrire là-dessus. Le don d'organes est strictement anonyme, les proches du donneur ne savent pas qui est le receveur, mais il y a cette lettre de remerciement qu'un transplanté a la possibilité d'écrire aux proches. A sa manière, «En vie» est une grande lettre de remerciement.

Roman.

David Wagner, «En vie».

Traduit de l'allemand par Isabelle Liber

Piranha, 240 p.

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