Les lecteurs de Richard Russo n’ont pas oublié ce récit autobiographique – «Ailleurs» – où il brosse le portrait hallucinant de sa mère, une femme castratrice, obsessionnelle et monstrueusement possessive puisqu’elle ne cessa de lui coller aux basques en s’incrustant dans sa vie intime même après son mariage, tout en l’espionnant du haut de son petit nuage hystérique. «Elle ne nous avait jamais considérés comme deux personnes distinctes mais plutôt comme une entité unique, deux petits pois dans la même cosse génétique», se lamente Richard Russo. C’est à ses confessions que l’on pense en lisant le bouleversant «Attachement féroce», où Vivian Gornick met en scène une mère tout aussi abusive, tout aussi dérangée, dont l’emprise affective a pesé sur elle comme un joug funeste.

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Née en 1935 dans le Bronx, appartenant à la génération de Joan Didion, Vivian Gornick est une célèbre journaliste du «Village Voice» que l’on découvre thérapeute d’elle-même dans ce récit publié en 1987 aux Etats-Unis – et enfin traduit en français. «Je n’ai pas de bonnes relations avec ma mère. A mesure que nos vies avancent, il semblerait que ça empire. Nous sommes toutes deux prisonnières d’un étroit tunnel intime, passionné et aliénant.» Cette confidence – qui ressemble à un diagnostic psychiatrique –, Vivian Gornick va la développer jusqu’au cauchemar, tout au long d’«Attachement féroce».

Religion du deuil

Tout commence au cœur du Bronx déshérité, dans un étroit appartement de quatre pièces mal éclairées, au tournant des années 1930-1940. Beaucoup de familles juives s’entassent dans le même immeuble et la petite Vivian, six ans, s’initie à l’existence en observant ses voisines, des femmes savoureuses qui pourraient sortir d’un roman d’Isaac Bashevis Singer.

Quant à sa mère, cadette d’une tribu de dix-huit enfants, elle ne semble pas assez solide pour assumer l’éducation de sa fille. Parce qu’elle n’a pas la fibre maternelle. Parce qu’elle est constamment dépressive. Parce que cette juive communiste d’origine russe a dû batailler dur pour affronter «une vie de déracinée», une vie qui s’effondre quand elle perd son mari, en 1948. Vivian a treize ans et sa mère lui fera porter le poids de son deuil comme une croix maléfique, emprisonnant cette ado vulnérable dans le «cachot de solitude» qui lui sert de quotidien. Le jour des obsèques, elle devient folle, veut se coucher dans le cercueil et tente de se jeter dans la tombe…

Elle ignore que je prends son angoisse sur moi, que je suis dévastée par sa dépression

Elle trouvera alors un travail d’employée de bureau, mais son mal ne fera qu’empirer. «Bien entendu, le week-end, sa dépression ne connaissait aucune trêve. Un linceul flottait au-dessus de l’appartement» se souvient Vivian Gornick, avant d’ajouter: «Pleurer papa devint son activité principale, son seul rôle. Sa mort était devenue une religion, avec son cérémonial et sa doctrine. Une-femme-qui-a-perdu-l’amour-de-sa-vie, telle était à présent l’identité de maman. Elle s’y consacra avec un dévouement talmudique.»

Bouffées de liberté

Comment survivre, entre les griffes de ce cerbère qui l’obligera à dormir avec elle pendant un an, en lui imposant une relation de plus en plus fusionnelle, de plus en plus mortifère? C’est l’histoire d’une monstrueuse servitude affective que raconte Vivian Gornick. A la fin de l’adolescence, dieu merci, elle trouvera quelques échappatoires, précaires, éphémères.

Son entrée à l’université, une bouffée de liberté que sa génitrice vivra comme une trahison. Ses escapades de plus en plus fréquentes, pour ne plus respirer l’air vicié de l’appartement du Bronx. Son mariage – à 24 ans – avec un peintre alcoolique, Stefan, qu’elle croit aimer parce qu’ils partagent la même passion pour l’art – et pour la rébellion dont il se nourrit. Ensemble, ils s’installeront en Californie, deux solitaires poussant la même galère jusqu’au divorce, cinq ans plus tard.

Le cœur fendu

C’est grâce à son travail de journaliste que Vivian Gornick trouvera alors un remède à son mal de vivre. Dans son existence, il y aura deux autres hommes, deux nouvelles impasses. «Ils paraissaient différents et, pourtant, je n’avais rien appris de ces attachements car je m’étais cachée de chacun d’eux, paralysée par l’échec amoureux.»

Pour congédier tous ces fantômes, Vivian Gornick ira frapper à la porte d’un psychanalyste. Mais c’est en écrivant ces mémoires, la cinquantaine passée, qu’elle s’est sans doute libérée du fardeau de sa mère, tellement désemparée à la fin de sa vie que sa fille en aura «le cœur fendu», comme si elle lui pardonnait. «Attachement féroce» est un récit d’une sincérité désarmante, d’une lucidité tragique, un condensé explosif de frustrations et de rancœurs, d’amour maladif et de haine irrationnelle. Avec cet aveu pathétique, à la dernière page: «J’ai traversé la vie en titubant, jalouse du monde hors de ma portée.»


Vivian Gornick, «Attachement féroce», trad. de l’américain par Lætitia Devaux, Rivages, 225 p.