Partir en voyage… Les sifflements des martinets battent le rappel ces jours-ci. Sur de courtes distances, ces oiseaux atteignent 200 kilomètres à l'heure. Ils peuvent même passer jusqu’à dix mois en vol sans se poser, lit-on. Qui dit mieux? Ulysse peut-être et son si long périple pour rentrer à la maison? Quelle littérature n’est pas née d’une échappée hors de soi et du temps? Comme si le frottement avec le monde n’était jamais si fort que dans le mouvement, face à de nouveaux paysages, de nouveaux visages.

Il y a les voyages forcés, on parle alors d’exils. Deux livres racontent ces vies déplacées, subitement hors-sol, pour fuir la guerre, la dictature, ou les deux. Maya Ombasic avait 12 ans quand la guerre a éclaté en Yougoslavie. Son père est alors peintre à Mostar, érudit et fantasque, un film de Kusturica à lui tout seul. Après la fuite des enfants dans une caravane tzigane, la famille se retrouve dans la «triste Genève». Commence alors pour le père la lente descente dans la tristesse. Il est atteint de mostarghia, comme l’indique le titre du livre*, la nostalgie de Mostar, de sa lumière aveuglante, du mauve miroitant de l’Adriatique, du pont qui a vu passer tant de siècles.

Après une tentative calamiteuse de retour en Bosnie, la famille suit l’impulsion de Maya, devenue une adolescente de 19 ans, et émigre au Canada. Il y a cette scène où la fille tente de consoler son père, de le convaincre que le Nouveau Monde est bien une terre propice aux recommencements. Et le père de répondre: «Je suis faible et lâche, comme Ulysse qui ne veut rien voir des merveilles qu’il rencontre sur son chemin. Comme lui, je veux simplement retrouver ma patrie.» Et il glissera dans un monde imaginaire en attendant de «rejoindre, dans l’autre monde, son Ithaque disparue».

Autre récit d’exil, celui de Sanda Budis, une architecte roumaine, arrivée en Suisse au début des années 1970, à 47 ans, avec sa fille adolescente. Son autobiographie**, commencée à 82 ans et écrite en roumain, entrecroise son enfance dans la Roumanie des années 1920, la guerre, l’arrivée des communistes, son installation à Lutry dans le canton de Vaud où il faut recommencer de zéro, ou presque. C’est elle qui concevra (dans sa cuisine) un ensemble d’immeubles, à La Conversion, près de Lausanne, son grand œuvre. Après un beau succès en Roumanie, Sanda Budis décide, à 88 ans, de traduire elle-même son livre en français.

Il y a cette photo sur la couverture du livre: une femme très belle, dans la trentaine ou quarantaine, accoudée sur le toit d’une voiture: Sanda Budis regarde le photographe (et ses lecteurs d’aujourd’hui), ses yeux ont vu déjà plusieurs effondrements et plusieurs recommencements. Sa bouche est au bord du sourire. Chaque vie est un voyage.


*Maya Ombasic, «Mostarghia», Flammarion, 228 p.

**Sanda Budis, «Fille du père et mère de la fille», L’Age d’Homme, 344 p.