Archéologie

Le vieil homme qui lisait dans la pierre

C'est un contemplatif, un rêveur. A force d'immobilité en haute montagne, le Valaisan Walter William Fischer a percé parmi la roche des gravures très anciennes et mis en relief personnages et animaux

C’était il y a trois mois de cela, lors de l’une de ses longues échappées solitaires en montagne. Il se trouvait du côté du Mont-Noble dans le val d’Hérens. Un coup de fatigue. Une grande pierre se présente et l’invite à s’asseoir. Sa chienne Mia, langue pendante, se couche à ses pieds. Walter William Fischer reprend un peu de souffle, hume l’air, écoute la rumeur des vents, rêvasse. «Tout à coup, un truc énorme, à 10-15 mètres dans le ciel, descend vers moi, à la coloration bleue, orangée, rousse», raconte-t-il. Il identifie un gypaète, grand vautour rare dans nos contrées. Walter William Fischer, homme qui préfère vivre les sensations que sortir un appareil photo, n’a pas le réflexe immédiat de capturer l’image. Le grand oiseau a disparu lorsqu’il s’est enfin saisi de son boîtier.

Le lendemain, il y avait quatre ou cinq voitures

De retour chez lui à Grône, près de Sion, il téléphone à un ami ornithologue et lui fait part de cette apparition aussi soudaine qu’improbable dans le ciel valaisan. Le spécialiste lui dit qu’il a repéré lui aussi ce gypaète il y a peu de temps. Et lui demande où il l’a observé. «Le lendemain, il y avait quatre ou cinq voitures là-haut, beaucoup de gens avec des jumelles et je n’ai pas aimé ça. Voilà pourquoi souvent je tais ce que je vois, je le garde pour moi.»

Walter William Fischer, 85 ans, est un monsieur étonnant, un «vrai» personnage. Longs cheveux blancs et fins, silhouette efflanquée, visage osseux, œil bleu perçant. Un physique de marcheur et un phrasé riche, méticuleux, doux. De sa vie, il fait «un art de voir et de ressentir». Ces quatre dernières années, il ne cesse d’arpenter monts et vallées, avec lenteur, le regard fouillant l’infime: traces animales (bouquetin, martre, lièvre…), parterres de gentianes ou de colchiques, silences percés par le chant flûté de la mésange bleue.

C’est ainsi qu’il a découvert des pierres gravées

C’est ainsi qu’il a découvert, haut dans la montagne, au-delà des 2000 mètres, des pierres gravées. Où? Tout juste consent-il à baliser le val des Dix et le barrage de la Grande-Dixence. Mais c’est tellement vaste. Autant retrouver une goutte d’eau dans un lac. Crainte évidemment que cela n’attire du monde, des curieux, des gens scrupuleux, d’autres pavés de mauvaises intentions. Dans les années 50, l’archéologue genevois Jean-Christian Spahni, qui a identifié beaucoup de pierres à gravures dans la région d’Evolène (notamment aux Mayens de Cotter), déplorait déjà que «de mauvais plaisants, intrigués par nos allées et venues, se sont amusés à graver des initiales sur l’une des pierres, ce qui montre qu’il est urgent de protéger ces monuments». Voilà qui pousse au maintien du secret.

Des pierres à cupules dans le val d’Annivers

Là-haut, Walter William Fischer sort son appareil photo et cadre ces pierres étranges «parcourues de lianes onctueuses, aux entrelacements qui dansent sous des plates-formes flottantes de nénuphars». Pierres bavardes mais peu lisibles car polies par le temps et les intempéries. Images en boîte, Walter William Fischer redescend en vallée et rallie son atelier de Grône. Espace chargé de livres d’art, de romans, de lithographies, de moulages, d’un squelette (en plastique) et de trois ordinateurs. On peut avoir vu le jour dans les années 30 et être féru d’informatique. Il télécharge ses images et met en relief les pierres gravées à l’aide de Photoshop et au moyen des outils «densité plus» et «densité moins». Il explique: «Je joue avec les paramètres forme, gamme et exposition. Il ne faut surtout pas laisser derrière le curseur des lignes plus claires ou plus sombres afin de ne pas créer soi-même des reliefs que l’on veut justement décrypter. La mise en relief doit être légère, progressive, jamais brutale.»

L’œuvre des Sédunes

Walter William Fischer a publié un ouvrage titré Un art de regarder: à propos de quelques pierres gravées d’un site préhistorique inconnu de tous. Vingt pierres gravées y sont présentées avant et après une mise en relief. La septième laisse apparaître ce qu’il interprète comme un rapace. La 20e montre aussi un oiseau. La 12 révèle «une déesse ailée et coiffée d’un casque à cimier, un personnage habillé d’un manteau somptueux est assis devant elle». Walter William Fischer décrit la 6: «C’est une dégringolade de crochets, de verrous, d’axes, de targettes, de quincaille. Ce sont des animaux fuyants, tête d’un cheval, tête d’un lion et celle d’un étrange échassier.» Gravures qu’il date de l’époque celte, il y a 3000 à 4000 années. Les Sédunes, peuple celte, étaient établis en Valais central au Ier siècle avant Jésus-Christ.

Il faut avoir du temps et de la persévérance

Le chercheur et archéologue genevois Pierre Corboud confirme la profusion de gravures rupestres et de roches à cupules dans nos vallées alpines, celles au sud de la vallée du Rhône et sur le versant italien, notamment dans le Valcamonica (Lombardie, inscrit à l’Unesco en 1979). En France, elles sont connues en Haute Maurienne et surtout sur les pentes du Mont-Bégo, au-dessus de Nice. La datation reste un défi pour les archéologues. Ils l’attribuent entre le néolithique et l’âge du fer, parfois jusqu’à l’époque romaine ou le Moyen Age.

Pierre Corboud précise: «En Valais, il n’y a pas d’études exhaustives dans les vallées les plus élevées car l’étendue est vaste, surtout dans le val d’Hérens, et les roches sont parfois très isolées. Il faut avoir du temps et de la persévérance.» Voilà pourquoi le domaine est repris par des amateurs dont les éventuelles découvertes demandent cependant confirmation auprès d’archéologues spécialistes de ce type de monuments. «C’est un droit de voir dans les reliefs des personnages et des animaux, mais il faut des vérifications avant de parler de gravures humaines. C’est un travail de professionnel, il faut un œil exercé, aiguisé», résume Pierre Corboud.

De fréquents arrêts sur images et dans le temps

Walter William Fischer en est probablement doté. Il fut pendant longtemps le directeur de l’école des beaux-arts de Sion. Certes, archéologues et artistes ne sont pas les meilleurs amis mais ils partagent pas mal de choses, dont de fréquents arrêts sur images et dans le temps. Walter William Fischer dit qu’il entre dans l’esprit de ceux qui, il y a longtemps, ont gravé dans la pierre. Un long apprentissage effectué depuis l’enfance à Bramois, le long du Rhône, fleuve qui inspire à la fois le mouvement et la fixité. Son père avait la passion des barrages en construction, y trouvait de l’embauche.

Dans les années 50, Matisse et Picasso procurent au jeune Walter William une émotion forte. Il s’en va à Rome à bicyclette puis en Bretagne, seul. Il est un jeune homme vagabond, bohème. Plus tard, il visite aussi Jérusalem, Istanbul. Ne prend pas de photos «car ça va trop vite», mais dessine. «Ma mère tenait un restaurant, il y avait des artistes qui venaient, des crève-misère, disait-elle», se souvient-il. Pour ne pas la froisser, il s’essaie pendant deux ans aux maths et à la physique à Bâle, est très moyennement doué, entre finalement à l’école des beaux-arts de Sion pour apprendre puis enseigner et en prendre, beaucoup plus tard, la direction.

Vaste baignoire où l’eau monte à 28 °C

Mais son aptitude à percevoir, éprouver et sentir s’est forgée en un lieu qu’il a visité et d’une certaine façon habité, durant des années. Il nous y amène. Non loin d’Hérémence, un chemin qui descend abruptement et dévoile au sortir d’une boucle les fameuses pyramides d’Euseigne. En bas, au fond du val d’Hérens, les sources d’eau chaude naturelle de Combioula émergent en bordure du lit de la Borgne, à 26 °C toute l’année. Il faut plier les genoux et baisser la tête pour se faufiler dans une cavité. Grotte de Combioula qui servait de mine de sel jadis. Vaste baignoire où l’eau monte à 28 °C. Puis un tunnel qui mène à la source où il faut plonger la tête pour poursuivre le bain le long d’un boyau de 50 mètres.

Walter William Fischer a passé des jours et parfois des nuits dans cette crypte humide et scintillante, s’adonnant à la contemplation et au rêve, éprouvant «la densité légère de la vie.» C’est un homme avant tout modeste. Il montre cependant une lettre adressée par Pierre Gianadda qui salue «le magnifique ouvrage de Walter William Fischer qui a trouvé sa place dans la bibliothèque de la Fondation». Peu de réactions par contre de la part des archéologues valaisans. Malicieux, Walter William Fischer les résume à «des gens qui grattent la terre avec du carbone 14».


En savoir plus

Selon l’archéologue Urs Schwegler, qui a dressé en 1992 le seul travail de synthèse presque exhaustif, près de 1500 roches gravées parsèment le territoire de la Suisse, surtout dans les massifs alpins (240 en Valais).

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