Le vieil homme et la mort

Tous les récits naissent du malheur des hommes. Il faut dire comment

Tous les récits naissent du malheur des hommes. Il faut dire comment celui-ci est parvenu jusqu'ici. Dix ans que Maurice Chappaz me confie la réalisation de certains de ses livres. A l'orée des 90 ans, un nouveau projet s'amorce parmi les mille qu'il envisage encore: l'exploration de sa correspondance littéraire, une marée de lettres déposées à la Bibliothèque nationale de Berne,

Des documents de premier ordre, à coup sûr, tant pour l'histoire littéraire romande du siècle, que pour l'aventure humaine qui s'y déroule. Ainsi de quarante années de lettres échangées avec son épouse Corinna Bille (1912-1979), où passent comme des ombres les livres en cours, les soucis d'argent, les rencontres, les voyages et un amour poignant, douloureux, fait d'une tenace admiration réciproque.

Ce jour de juin, j'arrive d'un col avec quelques boutons d'or et, à la table de Chappaz, nous évoquons ce projet. La tête levée dans l'Abbaye du Châble, je m'émerveille une fois encore des puissantes têtes de cerfs et de bouquetins accrochées au-dessus des portes. Le soir, devant un Ermitage surmaturé, Maurice Chappaz, poète et chasseur, ajoute aux six trophées ce récit:

«La chasse, c'était comme un contact intime: après une très longue observation, une approche, il était permis parfois de saisir brièvement un être… Quand on égorgeait les chamois tirés, avec mon oncle, on goûtait toujours leur sang. Quel chasseur n'aime pas la bête et ne lui fait pas violence quand même?

Un de mes amis était le meilleur braconnier de la région, j'allais souvent dans des petites vallées derrière un lac d'altitude, en septembre, pour le regarder faire. Cet homme m'avait dit un jour, en ouvrant grande sa chemise sur une poitrine velue comme une toison d'animal, que sa mère l'avait accouché en forêt… Les grands bois étaient son élément, il disait qu'il voulait y vivre et y mourir. Il était solitaire. Pour la chasse, il passait des cols très dangereux, partant plusieurs jours du côté de l'Italie. Personne ne savait où il passait. Il tirait toutes sortes de gibiers, puis les vendait dans des cafés ou restaurants, contre du vin et un lit. Il aimait boire, il restait dans le café, festoyant durant plusieurs jours, et puis quand il n'avait plus rien, il repartait à la chasse… J'admirais cette vie.

Aussi étrange que cela paraisse, cet homme se vouait tout entier à ces courses, ces rapts. Et je crois qu'il n'avait jamais couché avec une femme… Il n'y accédait pas. On pourrait s'interroger si nos meilleurs braconniers (on les nommait garde-chasse ensuite pour les apaiser) ont souvent couché avec des femmes… Un jour, il a été pris d'une sorte de diabète, je crois. Le médecin lui interdisait le vin, et la chasse lui échappait. Il a dû entrer dans une maison de retraite. Je le rencontrais, attablé le dimanche au café de la vallée. Il voulait commander du vin, et comme je craignais pour lui, je le sermonnais: «Pas une goutte!» Il aurait tellement désiré humecter ses lèvres. Eh bien, dans cette maison de vieillards, privé de ce qui faisait sa vie, en deux mois, il était mort.»

Publicité