C'était il y a dix ans. Un drôle de disque, suivi d'un film aux couleurs outrées, quelques héros obscurs qui portaient boléro et cigare. Une femme aussi, un gardénia ajusté sur l'oreille, qui dansait en rond dans l'œil du cyclone. En quelques semaines, la rumeur s'était propagée. Sur les étals, où les piles de CD gonflaient. Dans les salles de danse, où le cours de salsa était adapté aux restrictions des arthritiques. Un phénomène mondial, huit millions de disques vendus (plus que n'importe quel album de world music), des livres sur Cuba, des pagailles de voyages organisés et la recette du rhum en cocktail comme élixir de jouvence universelle. Le Buena Vista Social Club, deux lustres plus tard, résiste à la crise. On sort l'album historique de leur concert au Carnegie Hall de Manhattan en 1998. Un prétexte pour se replonger, avec Ry Cooder, guitariste, producteur, dans la frénésie ravalée d'un troisième âge rêvé.

Il parle grave, Ry. Depuis son terrier californien, avec l'océan à portée de manche. Il ne compte plus les fois où il a été inclus dans la liste serrée des 100 meilleurs guitaristes au monde. Sur sa route côtière, il a croisé Captain Beefheart, Randy Newman, les Rolling Stones qui voulaient l'adopter - «c'était une belle histoire mais je ne me voyais pas en rockeur de stade». Cooder, 61ans, n'aime rien tant que les juke-boxes chromés, la cuisine tex-mex, le goût du désert et les orchestres de mariachis. En 1994, il appelle le producteur anglais Nick Gold, patron du label World Circuit, pour poser sa guitare sur celle du musicien malien Ali Farka Touré. Le disque, Talking Timbuktu, obtient un Grammy, lance des ponts entre les blues du Sahel et du Texas. «Rien n'avait été prémédité. Pour moi, Farka était une légende, un poète. Du genre qu'on ne rencontre presque jamais.»

Trois ans plus tard, appel en retour. Gold lui suggère de s'enfiler illico dans un avion pour La Havane. «Il voulait enregistrer des musiciens africains avec des Cubains pour montrer les allers-retours qui se sont opérés entre leurs musiques. Je n'ai pas hésité.» Un pied sur le tarmac insulaire, Cooder apprend que les Africains n'ont pas obtenu leurs visas. L'équipe se retrouve alors amputée, errant dans le studio mythique Egrem où Arsenio Rodriguez, chansonnier génial et aveugle, tailladait ses complaintes cha-cha-chesque, au début des années 50. «Quelque chose est né de ce désœuvrement, de cette atmosphère désuète. Nous sommes partis à la recherche des vedettes oubliées.» Compay Segundo qui tournait encore, par intermittence. Ibrahim Ferrer qui s'était fait cireur de chaussures. Ruben Gonzales, qu'on disait mort, puis incapable de jouer, et qu'on retrouve finalement sur un piano de vitesse au doigté intact. Une armée de vieillards qui n'attendaient que cela. «Tous les matins, nous étions censés commencer à 11h. Ruben était là, planté devant la porte, dès 9h. Il n'avait qu'une envie. S'y replonger.»

Pas un disque de résurrection. Mais de machine à remonter le temps. Un répertoire que la salsa new-yorkaise, depuis les années 70, avait enterré. Une esthétique de film hollywoodien grande époque, avec Wim Wenders, caméra numérique au poing, qui en assure la légende dorée. Des travellings. Le side-car de Ry Cooder, avec son fils, sur les quais salés de La Havane. Le duo entre Ferrer et Omara Portuondo, tourné en cercle, comme une plante grimpante. Tout concourt. Rien n'était prévu. «On a beaucoup dit que le Buena Vista Social Club avait été une chose conçue, un objet de marketing. C'est absurde. Comment préméditer la gloire d'une dizaine de musiciens âgés, au nom inconnu, sur des morceaux en espagnol?» Le triomphe arrive. Le minuscule label World Circuit en profite. On ne compte plus les déclinaisons du Buena Vista, les hommages après les décès, les marchandises dérivées de cet OVNI mélomane. «Il y a bien entendu une conséquence affligeante. C'est le nombre d'orchestres qui s'obstinent à jouer en boucle le morceau «Chan Chan» dans les bars de Cuba. Mais c'est bien peu de chose.»

Dix ans plus tard, ce mirage, celui d'un monde dans lequel des octogénaires dictent leur loi au marché du disque, paraît dissipé. L'occasion de se replonger dans ce seul concert que l'ensemble du Buena Vista avait donné. D'en découvrir enfin le miracle, puisque l'hystérie est contenue. Au Carnegie Hall de New York, ce 1er juillet 1998, beaucoup se jouait. Une troupe de Cubains sous embargo qui n'avaient jamais gravi l'Empire State Building se retrouvent dans la plus belle salle de Manhattan, à chanter des airs d'avant-guerre. «Je me contentais, dans le fond, de plaquer quelques accords sur ma guitare pour justifier ma présence sur scène. Mais j'étais d'abord spectateur d'un moment qu'on ne revivrait plus.» La nostalgie d'un temps que personne n'avait connu. Celle qui anime Ry Cooder, depuis qu'il s'en souvienne. «Oui, j'ai toujours l'impression que c'était mieux avant.» Aujourd'hui, Ibrahim, Compay et Ruben ont rangé leur chapeau. Omara Portuondo, la jeunette, 78 ans, poursuit son ininterrompue tournée mondiale.

Et Ry, lui, regrette le bon vieux temps où l'on pouvait vendre des disques. «Je n'imagine pas qu'un autre Buena Vista Social Club puisse exister un jour. Un phénomène de cette ampleur, aussi incongru, sans campagne publicitaire, sans communication de masse, avec des artistes qu'on n'admire pas parce qu'ils sont sexy.» Cooder sort des albums plus confidentiels, sur des pans occultés de l'histoire latine de Los Angeles ou le blues des années 40. Il ne comprend pas très bien l'époque en cours. Mais le passé dont il raffole ressemble au présent auquel beaucoup aspirent.

Buena Vista Social Club, At Carnegie Hall (World Circuit/Musikvertrieb).