Spectacle

La «Vieille Dame» d’Omar Porras reverdit, mélancolique et dévastatrice

L’artiste d’origine colombienne retrouve pour la troisième fois la fable de Friedrich Dürrenmatt. Cette nouvelle version enchante au Théâtre de Carouge où elle se joue à guichets fermés, avant le Théâtre de l’Equilibre à Fribourg et le Théâtre du Jorat

La «Vieille Dame» enchantée d’Omar Porras

Spectacle L’artiste et sa troupe, le Teatro Malandro, ravissent à Carouge avant Fribourg et Mézières

La fable de Dürrenmatt reverdit, nappée de mélancolie

Reprendre une pièce, c’est l’aimer, toujours mieux. Omar Porras remonte La Visite de la vieille dame au Théâtre de Carouge vingt-deux ans après une première version fracassante dans un garage désaffecté (lire Samedi Culturel du 18.04.2015) Comme en 1993, il glisse sa taille d’elfe à la Lionel Messi sous la robe de Claire Zahanassian, s’efface sous un masque de harpie, prête sa voix d’automate détraqué à l’héroïne de Friedrich Dürrenmatt. Autour de lui, huit acteurs émerveillent dans la mascarade, exécuteurs imparables des grandes œuvres du Teatro Malandro – la compagnie créée à Genève par Omar Porras il y a un quart de siècle.

Mais l’artiste d’origine colombienne ne renoue pas seulement avec le sortilège originel: dans la suite de sa reprise en 2004, il affûte chaque réplique pour qu’elle claque, mouche, marque; mieux, il s’attache, peut-être davantage que par le passé, au chagrin qui couve sous la satire, à ce cimetière des illusions qui n’est pas seulement de façade, mais qui est le cœur de l’œuvre.

D’où vient la grâce de cette Vieille Dame? D’où vient que des milliers de spectateurs se passent le mot, que le spectacle affiche complet jusqu’au 9 mai, même s’il ne faut pas désespérer des listes d’attente – chaque soir, des places se libèrent au dernier moment; et il est toujours possible de rattraper Claire Zahanassian au Théâtre de l’Equilibre à Fribourg ou au Théâtre du Jorat à Mézières. D’où vient qu’on est ravi, encore? La fable bien sûr, cette histoire de justice et d’argent qui voit le jour en 1956 au Schauspielhaus de Zurich. Elle a pris des rides, certes. Elle souffre par moments d’être démonstrative, d’accord. C’est le style d’une époque, l’idée d’un théâtre qui parle aux consciences, interroge la portée de nos actes, leur justesse morale. La guerre hante les esprits. Et Friedrich Dürrenmatt est un procureur en colère. N’empêche que la charge a conservé sa vigueur.

Mais le feu de cette Vieille Dame tient beaucoup aux allumettes d’Omar et de son frère Fredy Porras, cet artiste qui d’un masque fait une âme; au brio des acteurs, Philippe Gouin en tête dans le rôle d’Alfred, l’amant de jeunesse indigne. Vous voulez voir? Alfred, justement. Il s’enfuit, il quitte Güllen, cette ville qui est sur le point de vendre sa peau à Claire Zahanassian. Elle, c’est l’orpheline devenue milliardaire qui, un demi-siècle plus tard, ne se remet pas d’avoir été bafouée à 17 ans, jetée aux orties avec un bébé qui ne survivra pas. Elle revient chez elle; on l’accueille en bienfaitrice; mais, stupeur, elle réclame l’exécution d’Alfred en échange de ses milliards. A ce moment du spectacle, Philippe Gouin est une marionnette dans une nuit émeraude, une pelote de frousse qui s’effiloche sur un air de mandoline, il poursuit une valise qui vole en apesanteur devant lui, c’est l’espoir qui bat de l’aile. Il ne partira pas, non. La tragédie, c’est toujours ça, un fil à la patte.

Cette scène est un poème visuel et rythmique. Un drame intime et une allégorie à la fois. Voyez à présent le moment le plus émouvant du spectacle. Alfred, une écharpe marron autour du cou comme une corde d’amarrage – c’est-à-dire de pendu – retrouve Clara dans la forêt de l’Ermitage, celle où leur amour s’est écrit jadis sur un tronc. Elle revient figée comme la momie, reine des Erinyes, ces créatures de l’enfer. Son pas est celui du commandeur dans Don Juan, mais ses flammes sont derrière elle. Alfred se jette à ses genoux. Elle lui ordonne de raconter leurs 17 ans, lui dit que son amour n’est pas mort, mais à jamais suspendu. Et lui annonce qu’elle fera transporter son cercueil à Capri et qu’elle le gardera ainsi tout près de lui.

On entend rire Friedrich Dürrenmatt au coin de chaque réplique. Mais la beauté de cet instant tient à la tendresse qui s’en dégage. Comme si la mélancolie, celle voulue par Omar Porras, perçait sous la parodie. La condition humaine dans ce qu’elle peut avoir de plus désarmé. Admirez-les encore. Ses bras à elle, la morte-vivante, qui ébauchent une caresse, le geste d’une fraternité perdue. Mais elle nous tourne le dos à présent, se dirige d’un pas spectral vers le rideau pourpre qui dissimule l’envers de la scène, se glisse entre deux pans, passe de l’autre côté. Alfred voudrait la suivre. Mais le théâtre se referme.

Le préambule contient tout l’esprit du spectacle, ses astuces et sa mélancolie. Sur le quai de la gare de Güllen, on attend l’express, celui qui doit ramener Claire Zahanassian et la prospérité. Ils fusent, les uns après les autres, sans s’arrêter. Sur scène, il se passe ceci: dans le bleu de la nuit, les acteurs passent et repassent à toute vitesse, dans une trépidation de train fantôme. L’un porte une lanterne, tous se donnent la main, visages tournés vers nous. Une troupe peut se résumer à ça: des doigts en chaîne qui fomentent un mirage.

Dans cette image, on peut lire comme un écho aux grandes fresques du maestro Giorgio Strehler, ce metteur en scène qui savait ordonner nos solitudes. Un beau spectacle est un millefeuille: il vous fait reverdir avec lui dans le vent des souvenirs.

La Visite de la vieille dame, Théâtre de Carouge, jusqu’au 9 mai; rens. tcag.ch; puis Fribourg, Théâtre de l’Equilibre, les 12 et 13 mai; Mézières, Théâtre du Jorat, les 21, 22 et 24 mai.

Omar Porras s’attache, peut-être davantage que par le passé, au chagrin qui couve sous la satire

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