Elle était si frêle que tout son corps se balançait de-ci de-là comme une mince tige de maïs. Ses bras avaient l'épaisseur d'une planchette. La chair flottait librement autour des os et ses mains agrippées à sa canne avaient été tordues et nouées par l'âge. Sous sa longue robe flottaient encore les ourlets de plusieurs jupons. L'extrémité de deux jambes en baguettes osseuses dépassait. Elle portait une paire de tennis. Tous les orteils pointaient dehors, laissant les pieds flotter dans les chaussures qu'elle avait interverties, ce qui vous donnait une envie de rire à vous faire chavirer le cœur.

Elle semblait pourtant si forte que ce fut un choc quand elle se plia soudain en deux, eut des haut-le-cœur et une quinte de toux, avant de glisser au sol comme un soupir muet.

– Qu'est-ce que c'est, hum? Qu'est-ce qui se passe? demandai-je.

– De l'eau, de l'eau, fit-elle d'une voix éteinte.

– Un petit instant. Je vais aller dans cette hutte demander s'ils en ont.

– Qu'est-ce que c'est? demanda-t-on.

– La vieille dame est malade, répondis-je.

– Non, interrompit-elle sèchement. Je ne suis pas malade. J'ai faim.

La foule se mit à rire, gênée qu'elle ait révélé si crûment son besoin. Les gens se détournèrent; mais les vieilles dames n'ont plus de honte. Elles sont comme des enfants. Elles cèdent à la faiblesse et pleurent ouvertement quand elles ont faim.

– Ne vous en faites pas, dis-je. C'est affreux d'avoir faim. Ma hutte n'est pas loin. Ce petit enfant va vous y amener. Attendez que je revienne, à ce moment-là je vous ferai à manger.

Puis ce fut tard dans l'après-midi. La vieille dame m'était depuis longtemps sortie de l'esprit quand une drôle de jeune femme que je ne connaissais pas pénétra dans la cour avec un seau d'eau sur la tête. Elle le déposa devant la porte et s'accroupit.

– Bonjour à vous. Comment ça va? demandai-je.

Elle me rendit mes salutations, d'un air absent et en détournant soigneusement le visage. Il est impossible de dire: qu'est-ce que vous voulez? Qui cherchez-vous? Il est impossible de dire cela à un visage soigneusement détourné et à un corps accroupi, silencieux et patient. Je tournai les yeux vers le ciel, sans savoir que faire. Je regardai les arbres. Je regardai par terre, mais la jeune femme ne dit rien. Je ne la connaissais pas, ni d'Eve ni d'Adam. Bien des gens que je ne connais pas me connaissent parfaitement, et c'est toujours la même chose, ce même silence.

Poussée par la curiosité, une voisine regarda par-dessus la haie.

– Que se passe-t-il? demanda-t-elle.

Je regardai à nouveau le ciel, avec un haussement d'épaules impuissant.

– Pourrais-tu, s'il te plaît, demander à cette jeune femme ce qu'elle veut, qui elle cherche.

La jeune femme tourna la tête vers la voisine, toujours sans me regarder, et dit tranquillement:

– Non, dites-lui qu'elle est venue en aide à notre parente qui a eu un malaise ce matin. Dites-lui que la parenté en a discuté. Dites-lui que nous n'avions rien à lui offrir en retour, mais qu'une parente a dit qu'elle passait par là tous les jours pour aller vers le robinet d'eau. Alors on a décidé d'offrir un seau d'eau. C'est tout ce que nous avons.

Dites-leur aussi. Dites-leur combien la gentillesse humaine est naturelle, sensible, normale. Dites-leur, à ceux qui jugent mon pays, l'Afrique, par le gain et par la cupidité, que les dieux la parcourent pieds nus, sans hermine ni manteaux semés d'or.

Ces deux textes sont extraits du recueil «Contes de la tendresse et du pouvoir», qui vient de paraître.