Parce qu'on n'y débite pas du festival à la tronçonneuse, Vienne fait un peu figure d'enclave oxygénée dans les grands bastringues de l'été. Question de qualité d'accueil: le cadre grandiose du Théâtre Antique, mais surtout l'absence de ce flicage galopant qui asphyxie ailleurs le sens de la fête. Question de programmation aussi: on ose à peine dire que ce festival qui s'obstine à garder le cap vers le jazz en est à sa 19e édition, et qu'il compte, chiffres en main, au nombre des premières manifestations de l'Hexagone. Un exploit qui passe ailleurs pour rigoureusement utopique. L'affiche, c'est heureux, s'ouvre aux musiques cousines, mais on n'a pas besoin de recourir à l'autosuggestion pour en percevoir la parenté avec la langue d'Armstrong. Question d'honnêteté.

Ainsi de la soirée de ce samedi. Ni Milton Nascimento ni Carlinhos Brown ne sortent de Berklee, temple de l'apprentissage du jazz. N'empêche: le premier, outre son flirt avec Sarah Vaughan, Stan Getz ou Wayne Shorter, vient de payer son tribut discographique à la tradition des «crooners» (WEA/Warner). Quant à Brown, il actualise à sa façon tout un pan de l'héritage de son aîné. Une sorte de choc des générations, mais avec un souci d'homogénéité qui donne à la soirée sa crédibilité.

Cette ligne, on la perçoit clairement dans l'agencement d'autres soirées quasi incontournables. Celle du 5 par exemple: Charles Lloyd, également présent à Montreux, y partage l'affiche pour le même prix (c'est-à-dire nettement moins cher) avec le nouveau trio de Pat Metheny (Larry Grenadier, de chez Brad Mehldau, à la basse, Bill Stewart, de chez John Scofield, à la batterie). Le centenaire Ellington y est pris très au sérieux puisque le maestro a droit à deux soirées: celle du 8 présente les derniers survivants de l'orchestre (Harold Ashby, Norris Turney, Britt Woodman, Jimmy Woode…) sous la baguette de Louie Bellson, et un «Tribute» du Lincoln Center Jazz Orchestra toujours dirigé par Wynton Marsalis; celle du 11 une «Cotton Club Revue» avec danseuses et claquettes, et le big band de Claude Bolling. Niels Petter Molvaer rappellera très à propos, le 9, que le jazz norvégien n'est pas l'apanage de Jan Garbarek, également à l'affiche. Très attendue le 10, la double visite d'Ornette Coleman et Randy Weston verra les deux légendes dialoguer avec les Master Musicians of Jajouka et les Gnawa of Tanger. L'époustouflant Bill Holman Big Band, qu'on croyait réservé à quelques happy few états-uniens, est une raison suffisante d'acheter son ticket pour la «All Night Jazz» finale du 13, que fréquentent également Chucho Valdés, David Sanchez, Lalo Schifrin et, enfin importé en Europe, Harry Allen.

France-Inter diffuse pendant toute la durée du festival les meilleurs moments des concerts, qu'on pourra également (re)voir pendant l'année à la télévision sur la chaîne M6.

Jazz à Vienne (Isère), jusqu'au 13 juillet. Rens. au 0033/474 85 00 05; loc. pour la Suisse: Jazz House, tél. 022/312 30 20.