Il n'aura manqué que l'ambiance des «Heurigen», de leurs salles bondées, de leurs «Marilienknödel» à mourir sous les calories. Et puis un zeste de décontraction, lorsque les cinq instrumentistes du Philharmonia Schrammel entament les Alt-Wiener Singtänze de Johann Schrammel en amuse-gueule de la soirée viennoise proposée en clôture de la saison des concerts-sérénade à la Cour de l'Hôtel-de-Ville genevois.

Les frères Schrammel, il y a deux siècles, ont si bien résumé l'atmosphère des musiques de la rue viennoise qu'ils ont fondé un style à leur nom et une formation type: deux violons, une guitare viennoise à deux manches, aux sonorités proches de la cithare, un accordéon et une clarinette en sol. Les instrumentistes du Philharmonia Schrammel sont, dans le genre, ce qui se fait de mieux: du cousu main, virtuose, archi-stylé. Leur jeu fait le pont entre les musiques populaires et savantes des Mahler, des Schubert, des Brahms, qui ont tous été baignés par l'esprit de ces airs suaves ou gouail-leurs, par leur nostalgie sans retour et leur humour féroce. Mais pour la fête, il faut attendre la mezzo-soprano Angelika Kirchschlager, vedette du soir. Son accent viennois est inimitable, qui rappelle l'extraordinaire Chevalier à la Rose qu'elle incarne sur les plus grandes scènes d'opéra. Sa voix, bronzée comme un retour de vacances, se plie à tout. On n'en connaît guère, aujourd'hui, de plus naturelle, de plus directement expressive. Elle alterne les airs de compositeurs réputés populaires et ceux des plus grands, ici transcrits pour la formation Schrammel. Ses Schubert sont des bijoux: étales, d'une simplicité angélique, débités dans un rêve. Ailleurs, elle joue les intrépides ou les polissonnes, jusque dans Mahler, n'hésitant pas à se lancer dans le yodl viennois, le Dudeln («I bin a Madl von einer eigenen Rass» de Richard Leukauf), comme si elle nageait en eaux claires. Elle improvise aussi, elle charme, elle enjôle. L'âme de Vienne, oui, qui surmonte toutes les émotions par un irrésistible bonheur d'être en vie.