Quelle différence entre une vie et un film? Parmi les mille réponses qu'il doit y avoir, la durée s'impose à l'esprit: une vie entière pour la vivre, quelques années pour la recréer sur pellicule, à peine deux heures pour la regarder, consommer et consumer (par procuration) à l'écran. Pour d'aucuns, il en découle que le cinéma n'est tout simplement pas apte à raconter une vie, que toute biographie filmée est nécessairement un mensonge. Un mensonge d'autant plus pernicieux que le cinéma, par son effet de réel, tend à se substituer durablement à la réalité.

Faut-il pour autant laisser le récit d'une vie au livre, l'art de la biographie aux biographes, et condamner tout un genre qui, d'Abel Gance (Napoléon), David W. Griffith (Abraham Lincoln) et Sacha Guitry (Pasteur) à Clint Eastwood (Bird), Milos Forman (Larry Flynt) et Martin Scorsese (Raging Bull), a lui aussi connu de remarquables réussites? Faut-il vraiment n'attendre du cinéma que du spectacle et de l'émotion sans lui demander aussi de l'histoire ou de la philosophie? Le placer derrière le théâtre et ses Jules César (Shakespeare), Vie de Galilée (Brecht) et autres Amadeus (Peter Schaffer)? A noter que seul le documentaire est plus ou moins épargné par cette critique radicale, en ce qu'il ne mentirait «plus que» sur la durée - donc par omission - en renonçant à la prétention d'une recréation. Vision un peu naïve, qui omet la réécriture par le montage, lequel peut faire dire à peu près n'importe quoi à des images d'archives. Bref, on n'en sort pas: un soupçon d'indignité pèse apparemment sur tout ce type de tentative.

Et pourtant. De même que biographies et autobiographies s'accumulent sur les rayons des librairies, le genre du biopic (pour biographical picture) fait florès. En comptant les téléfilms, on constate même une sérieuse inflation depuis les années 1990! Et depuis que les stars de la musique pop commencent à devenir accessibles, que ce soit pour asseoir leur légende, par besoin d'argent ou simplement pour cause de décès, le phénomène ne fait que s'accélérer: après les succès de Ray (Ray Charles) et Walk the Line (Johnny Cash), les projets s'empilent, dont des vies de Janis Joplin, Marvin Gaye, Brian Wilson et James Brown. A croire qu'une vie, surtout en musique, fait malgré tout une sacrément bonne histoire. Vraie ou fausse, à coup sûr arrangée, peut-être la seule qui compte vraiment.

Ces dernières «victimes» du genre ne sont après tout que les successeurs des saints, monarques, savants, peintres, politiciens, sportifs ou comédiens qui ont jusqu'ici eu les honneurs d'une deuxième vie cinématographique. On a beau se souvenir des protestations qui s'élèvent périodiquement de-ci de-là (comme pour Michael Collins de Neil Jordan ou, plus près de nous, le téléfilm Henry Dunant: Du rouge sur la croix), les avalanches d'Oscars ou de Césars qui ont en leur temps salué Wilson (Henry King, 1944), Lawrence d'Arabie (David Lean, 1962), Gandhi (Richard Attenborough, 1982) ou Camille Claudel (Bruno Nuytten, 1988) sont là pour rappeler un large consensus d'acceptation.

Institué comme tel à Hollywood dans les années 1930-40, le biopic a connu ses premiers succès avec des films réalisés par Wiliam Dieterle (The Story of Louis Pasteur, The Life of Emile Zola), tandis que Michael Curtiz faisait évoluer le canon vers des sujets plus légers (Yankee Doodle Dandy, Night and Day). Mais le principe du genre, qui consiste à raconter une vie de la naissance à la mort, avec dramatisation des grands moments passés dans la légende, connaît tôt une remise en question. Se limiter à une période clé (Young Mr. Lincoln de John Ford) paraîtra ainsi déjà plus dans les cordes du cinéma. Quant au premier à vraiment secouer le cocotier, ce n'est autre qu'Orson Welles avec Citizen Kane: une biographie fictive, inspirée du magnat de la presse William Randolph Hearst, en forme d'enquête-puzzle pour signifier que l'essentiel d'un être humain échappe fatalement à ses observateurs.

Mais la leçon, déjà ambiguë dans la mesure où seul le cinéma en sort grandi, n'a guère été retenue. Les biopics, plus souvent des commandes passées à de bons faiseurs que le fait de vrais auteurs, se sont dès lors multipliés en adhérant à un mode strictement narratif, avec édulcorations de rigueur et performance d'acteur à la clé. Variable, le résultat peut ainsi aller du mémorable (Kirk Douglas dans La Vie passionnée de Vincent Van Gogh de Vincente Minnelli; Marion Cotillard dans La Môme d'Olivier Dahan) au grotesque (Omar Sharif en «Che» Guevara dans Che! de Richard Fleischer; Diana Ross en Billie Holliday dans Lady Sings the Blues de Sidney Furie). Moralité: peu importe la vérité historique, du moment que le «digest» tient la route et procure le sentiment de complétude attendu.

Seuls les cinéastes les plus courageux tenteront dès lors de rappeler le mensonge fondamental de toute représentation et son postulat trompeur d'omniscience. Parmi ceux-ci, on comptera Bob Fosse avec Lenny (structure morcelée en flash-back), Warren Beatty avec Reds (interviews de témoins qui entrecoupent l'action), Peter Watkins avec Edvard Munch (acteurs sortant par moments de leur personnage), Paul Schrader avec Mishima (vie et œuvre qui s'interpénètrent) ou François Girard avec 32 Short Films about Glenn Gould (fragments d'une vie). D'autres préfèrent s'en tenir au portrait limité dans le temps, comme Maurice Pialat dans Van Gogh ou Alexandre Sokourov dans sa trilogie du pouvoir (Moloch, Taurus, Le Soleil). Quant à Ken Russell, il s'autorise tous les délires dans ses évocations de grands musiciens du passé (The Music Lovers, Mahler, Lisztomania), tandis qu'Oliver Stone s'amuse à brouiller styles et formats pour adhérer à une certaine modernité (The Doors, Nixon), tous deux jusqu'à la nausée. Mais ces efforts restent toutefois l'exception dans une règle d'académisme bien installée.

D'où l'importance que prend à nos yeux I'm Not There de Todd Haynes, nouveau film sur Bob Dylan (sur les écrans romands dès mercredi prochain) deux ans à peine après No Direction Home, documentaire de montage signé Scorsese. Un film où le chanteur-poète, volontairement absent, est représenté par sept avatars successifs pour mieux dire tout le caractère spéculatif de l'entreprise. Cette expérience passionnante est d'autant plus satisfaisante qu'elle est menée par un cinéaste parfaitement conscient de ses enjeux: libérer la fiction du fardeau de la «vérité», son sujet d'une interprétation trop univoque et le spectateur du soupçon.

Mieux qu'un simple miroir déformant, I'm Not There en devient un film d'une rare liberté formelle, sorte de kaléidoscope qui englobe au passage toutes les formes passées qu'a pu endosser le genre. Depuis Zelig de Woody Allen, «documenteur» sur la vie d'un homme-caméléon, on n'avait pas vu proposition plus stimulante pour embrasser le génie propre du 7e Art plutôt que d'en rester à déplorer ses limites.