Musique

Vieux Farka Touré, le sillon dans le sable

Le fils d’Ali Farka Touré présente son blues malien en ouverture du 1066 Festival, ce vendredi à Epalinges. Rencontre terrienne

Finalement, désemparé, après avoir dressé la liste de tous les Etats américains où il a joué, il appelle Marshall, son assistant: «Le monsieur me demande où j’ai acheté mon chapeau de cow-boy.» «En Australie? A Portland, Oregon? A Boise, dans l’Idaho?» «C’est ça!» coupe enfin Vieux Farka Touré. Le chapeau est taillé dans un feutre raffiné, une petite plume à bout rouge accrochée sur le revers. Il porte aussi des bottes de cuir, une veste en jean claire sur un pantalon en jean sombre et encore, autour du cou, le masque de sommeil qu’il vient de retirer en descendant de son Airbus en provenance de Bamako. On dirait la superstar d’un western sahélien. Il est le fils d’un paysan des sables devenu prophète.

Je sais quand je pars, jamais quand je rentre. Ça me plaît un peu.

Vieux Farka Touré

Vieux est en tournée permanente. «Parfois, après six mois de route, ils me disent qu’on va ajouter encore un petit mois. Je sais quand je pars, jamais quand je rentre. Ça me plaît un peu.» Il a donc repassé le moindre ourlet de route aux Etats-Unis: «C’est mon marché, certains fans viennent me voir dix fois de suite là-bas, ils m’appellent le Jimi Hendrix malien.»

Dans la maison de son père, à Bamako, il avait affiché sur le mur sale une photographie du guitariste américain. «C’était la musique d’Ali, le blues, B. B. King, John Lee Hooker, j’ai grandi avec ça. C’est dans mes gènes. J’ai gardé cette photo.» Mais il a déplacé l’étrange monument en forme de Grammy Award, en béton violacé, qu’Ali Farka Touré avait fait bâtir dans son jardin.

La guitare comme arme

Les questions d’héritage, en musique aussi, sont complexes. Ali Farka voulait que Vieux, né en 1981, devienne soldat; comme son grand-père qui était chef de peloton pour la Garde nationale, à Niafunké. «J’ai essayé. Mais je n’aime pas l’agression. Mon arme, c’est la guitare.» Un ami de la famille, le griot Toumani Diabaté, joue l’intercesseur, il convainc Ali que Vieux a mieux à faire que de tirailler en kaki.

Il y pense parfois, Vieux, à cette carrière déjouée au moment où l’armée malienne continue de se frotter aux rebelles djihadistes du nord. Dans son dernier album, il chante la guerre, les attentats de Ouagadougou, le délitement généralisé et sa région, la région de son père, ce Sahara où il n’a jamais fait aussi chaud.

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On ne sait comment vivre avec cela. Avec aussi la peur des attentats. A Bamako, certains ne fréquentent plus les lieux que les Blancs fréquentent.

Vieux Farka Touré

On ne le pousse pas trop pour parler de l’armée française, de la mort de Kadhafi, de l’uranium dans la région de Kidal, des interventions étrangères qui auraient d’autres motivations que la sauvegarde de la démocratie. Comme tous les Maliens de sa génération, Vieux Farka Touré n’avait connu que la paix, une paix fragile, entrecoupée de soubresauts indépendantistes chez les peuples nomades, mais la paix quand même.

«On ne sait comment vivre avec cela. Avec aussi la peur des attentats. A Bamako, certains ne fréquentent plus les lieux que les Blancs fréquentent. Tout cela détruit notre économie.» Vieux Farka, dont la guitare a des voix de fantôme, se dit apolitique. Mais sa musique, comme celle de son père, puise dans les sagesses proverbiales des leçons pour l’instant.

Le salut par l’exil

Il voit les jeunes Maliens ne concevoir de salut que par l’exil. Il se dit que la musique ne suffit plus, qu’elle est fondamentale au moment où les différents peuples qui composent cette jeune nation se reposent sans cesse la question de leur identité, mais il faut autre chose. Il sort ses deux téléphones portables, lance une vidéo où il apparaît dans une oasis artificielle, près de sa maison du nord, le vent souffle fort, il plante de l’arachide. Il vous montre les photos de ses stocks de pâte de cacahuète, ses vergers de manguiers, ses champs de piments frais, il ne reprend pratiquement plus sa respiration, il salarie des femmes, des hommes de sa région. «Tout le monde veut rejoindre la fonction publique. C’est absurde, il faut des initiatives privées.»

On le regarde arpenter cette terre arable qu’il a volée au désert et on se souvient, à cet instant précis, de son père dont les yeux ne s’éclairaient jamais tant que lorsqu’il parlait de ses cultures, de ses bêtes. Les Farka Touré ne font pas du blues. Ils font de la musique du désert. Mais comme chez les bluesmen, leurs chants ont le goût inaliénable du minuscule bout de terre où ils sont nés.


Vieux Farka Touré, «Samba» (Six Degrees Records). En concert vendredi 29 septembre à la Grande salle d’Epalinges, 22h, dans le cadre du 1006 Festival.


L’affiche mondialisée du 1006 Festival

Après avoir chanté la tradition dominicale des mariages à Bamako, les inénarrables Amadou et Mariam (que l’on déplace depuis vingt ans d’un producteur mercenaire à l’autre) nous apprennent aujourd’hui que «c’est chaud partout, les temps sont durs, c’est dur, partout», notamment pour les réfugiés. On attend déjà leur prochain album sur l’eau qui mouille. Tête d’affiche – avec Vieux Farka Touré – de cette première soirée du 1066 Festival d’Epalinges, le duo joue très tard, ce qui permet de plutôt découvrir de nouvelles pousses mandingues comme l’excellente Thaïs Diarra et le Soudan américanisé d’Alsarah & The Nubatones.

Samedi, on se réjouit de cette soirée jamaïcaine aux générations mêlées qui rassemble le gourou dancehall Anthony B, les racines de The Gladiators et aussi les patriarches d'Inna De Yard, une espèce de «Buena Rasta Social Club» à la bonne ambiance 100% biologique. Pour parachever la nuit, le meilleur sound system de la place, Black Diamond, qui sait lui aussi traverser 50 ans de pop music jamaïcaine sans jamais défaillir.

(A. Ro.)

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