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Jean-Pierre Rochat croqué par Frassetto.
© Frassetto

Journal d’un lecteur en été III

Des vieux snobs inattendus

Le paysan et écrivain suisse Jean-Pierre Rochat partage avec nous quelques extraits de ses dernières découvertes littéraires

Dimanche. Impossible d’avoir une vue d’ensemble de la littérature comme si t’allais sur une montagne et que la plaine se déroule devant toi avec ses fermes ses maisons ses villages sa ville tentaculaire, la littérature tu vois rien mais tu peux entrer dans les maisons, chaque auteur c’est toute la vallée, la hauteur est ailleurs.

Se libérer du spleen

J’étais content qu’on me dise: divulgue-nous un peu tes sources, la première image tortueuse qui me venait à l’esprit c’était Thomas Bernhard et ses torrents ses vallons encaissés, gorges sombres et profondes où le ramdam de l’eau qui venait de partout criait la solitude sourde de l’énervement intérieur. Thomas Bernhard j’y suis entré corps et âme comme si c’était une pénitence obligatoire, un envoûtement forcé, un style hypnotique. Hypnotiseur jusqu’à l’écœurement comme Kafka comme Hilbig.

Je dois me libérer du spleen de ces auteurs déprimants, ouvrir mes prisons turques intérieures, aller vers du plus léger, je m’envole dans Anna Gavalda, «Fendre l’armure» chez Le Dilettante. ​J’étais chez ma copine Samia. Je mangeais des pâtisseries de sa mère en la regardant qui se lissait les cheveux, mèche après mèche après mèche après mèche. Ça prenait des plombes. Genre porter le voile, à côté, c’était la libération de la femme. Je léchais mes doigts pleins de miel et j’admirais sa patience.

Des vieux snobs inattendus

Mercredi: et ma table d’hôte introvertie, derrière les volets de mes yeux clos il y a des vieux snobs inattendus, à l’écriture toilettée, que jamais au monde je ne fréquenterai autrement que par la lecture de leurs livres, peu importe le flacon pourvu qu’il y ait l’ivresse. Angelo Rinaldi, aujourd’hui ses romans sont plus souvent dans les cases des occases que dans la lumière des vitrines; je me suis rendu compte, rendez-vous compte, à la relecture de certains livres, que lesdits livres contiennent non seulement la mémoire de leurs auteurs mais aussi la mémoire des moments de mon vécu d’alors.

Par exemple, un exemple: faisons un peu d’ordre dans mes archives intellectuelles, je veux parler de «La maison des Atlantes» d’A. Rinaldi, du moment où je suis tombé dessus comme si le hasard récupérait la bonne marche à suivre, oui, j’en avais un peu marre du paysan que j’étais sept jours sur sept, j’avais dit à ma fille qui travaillait avec moi: un jour sur sept je quitte le domaine familial, j’allais descendre en ville et ramener des bouquins, des bouquins et Angelo Rinaldi c’était à Bâle.

Regard accroché

La libraire était ronde, on ne tombait pas tout de suite amoureux, on se disait: quand même, toutes ces rondeurs! Mais une fois qu’on l’avait dans les bras on ne pouvait plus se passer de tous ses contours. D’ailleurs c’est en la regardant que tout d’un coup j’ai remarqué qu’elle accrochait mon regard au sien, quand elle s’est retournée j’ai regardé ses mollets, eux aussi, ronds, mais ronds je vais te mordre dedans et elle dirait: sale bête! comme à un chien qui lui aurait chopé le mollet. Son pétrousquin aussi dans cette robe moulante c’est un paradis en option, tu regardes ou tu regardes pas, c’est quand elle a mis son visage tout près du mien que j’ai pensé: trop belle, dans ses yeux sombres on entre là-dedans et c’est l’infini on sait pas à quoi s’accrocher si c’est au nez ou aux oreilles, parfaites les oreilles, standard ou plutôt petites bien rangées parallèlement pas comme si on t’avait tiré une oreille et qu’elle était restée décollée.

Quand je tombe amoureux je suis comme une jument en chaleur, je peux plus bouger. Et elle, me tournait autour, absolument irrésistible, sa nuque, bien droite. Petite, elle se tenait super droite même un peu en arrière ce qui m’explosait sa prestigieuse poitrine en pleine figure, j’étais mort je n’avais d’yeux que pour toi, vous, les seins, les seins de mon paradis intérieur, vous preniez toute la place. Elle m’a embrassé, c’était déjà la deuxième fois, je pouvais pas laisser passer ça sans réagir, surtout je sentais au fond de moi gronder un désir de plus en plus brûlant, voire en surchauffe, la grosse aiguille dans le rouge. J’ai relevé sa robe et j’ai remarqué ses rondeurs cachaient une musculature ferme et nerveuse tendue vers moi comme un petit taureau en rut, elle était assise sur moi jambes écartées, elle va m’écraser pas du tout elle est incroyablement douce, Félicité, c’est son nom, Félicité t’es trop, après dans la vie elle est là tout le temps en train de m’exciter, non, dit-elle, je suis pas libraire de métier, c’est pour payer mes études, ses études, elle me coupait le souffle, elle: ne te mets pas dans cet état mon chou, même ses mains, quand elle me prenait dans ses mains, étaient absolument charmantes, divines mains inféodées à mon plaisir et au sien, quelque part, mystique, elle prenait son pied avec le mien, souriante, absolument contente de moi.

Nourriture de l’esprit contre nourriture du corps

Jeudi: en réalité jeudi on va rentrer du foin, c’est du bon foin sec plein d’herbes médicinales dont la fragrance remplit l’exploitation agricole. «La cinquième saison», revue littéraire romande m’est retombée entre les mains, vite avant les foins, le numéro 2 page 87 Raymond Delley y fait l’éloge de Gerhard Meier, et justement mon bouquiniste, mon autre dealer de livres qui vient au marché avec trois exemplaires hebdomadaires sous le bras pour faire du troc, nourriture de l’esprit contre nourriture du corps comme j’aime à le répéter béatement, mon bouquiniste avait déjà plusieurs fois mis l’accent sur Gerhard Meier chez Zoé et voilà j’ai mis la main dans la trappe de la tétralogie «Baur et Bindschädler» son putain de bled d’Amrein (Niederbipp) je peux plus lâcher le bouquin, le style, le rythme, la musique, merveilleusement rendus dans la traduction d’Anne Lavanchy.


Episodes précédents

Journal d’un lecteur en été II: Un personnage de conte de fées

Journal d’un lecteur en été I: À la recherche du livre caché


Profil

Jean-Pierre Rochat poursuit son travail d’écrivain et celui de paysan depuis plus de quarante ans. Il vit à la Bergerie de Vauffelin, près de Bienne. Son dernier ouvrage, «Petite Brume» (Editions d’Autre Part), est paru en 2017.

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