Récit du Samedi

Le vigneron monte à sa Fête

L’été prochain, Vevey resplendira avec la première Fête des vignerons du troisième millénaire. Ce spectacle prodigieux célèbre les travailleurs de la vigne en alliant la terre et le verbe, le thyrse et la brante, la bacchanale et l’eucharistie, la région et le cosmos

Le vigneron qui monte à sa vigne à la surprise de voir Winnie l’ourson en train de marauder. Le temps qu’il lève sa houlette sur l’impudent plantigrade, le raisin s’est transformé en une grappe de ballons couleur ambre emportant l’ourson dans les airs. Le voici au-dessus de la mer rouge: des hectolitres de garanoir couleur rubis emplissent l’arène. Les ballons crèvent. Winnie tombe dans la cuve de double crème autour de laquelle des armaillis en bredzon chantent «C’est le printemps et mon cœur et ton cœur sont repeints au vin blanc»… Ainsi, ce 19 juillet 2019, commence la première Fête des vignerons du troisième millénaire!

Stop! Ce qui précède n’est que fariboles et affabulations. Daniele Finzi Pasca est l’instigateur de cette mystification. Le 17 septembre dernier, devant quelque 1500 figurants et bénévoles (soit un quart des effectifs totaux), le maître d’œuvre a appelé les participants à garder le secret, pour que les spectateurs n’arrivent pas avec le sentiment d’avoir tout compris: «Alors mentez! Je le fais toujours! Il est important de laisser autour de nous le sens du secret.»

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Certaines informations ont toutefois fuité avec l’assentiment de la Confrérie des vignerons, commanditaire des réjouissances. On sait que la Fête commencera par un «paroxysme», un déluge de percussions martelant un premier tableau consacré aux vendanges. Elle suivra un grand-père et sa petite fille, descendante lointaine de l’Alice de Lewis Carroll, dans un voyage à travers parchets et tradition épousant la logique du rêve.

Terre et nature

Il faut avoir grandi entre Lausanne et Ollon, en Lavaux, et plus spécifiquement dans la région veveysanne, pour goûter pleinement l’ancrage ancestral de la Fête des vignerons, cet événement qui, une fois par génération, embrase le pays de Vaud. Pour ressentir cette vibration qui se propage à travers la mémoire des anciens et que rappellent, au fil des décennies, les vestiges des lumières passées, les petits verres à blanc d’un déci de la Fête de 1955 se raréfiant au fond du buffet de grand-maman, le soleil dessiné par Jean Monod en 1977 pâlissant sur une armoire de la cuisine maternelle ou l’affiche de Delessert en 1999 jetant encore sa lueur crépusculaire dans un recoin du bureau.

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François Margot, abbé-président de la Confrérie des vignerons, est souvent amené à expliquer le sens de cette tradition séculaire aux étrangers, et «l’étranger commence en Suisse allemande, où les fêtes vigneronnes se disent «Winzerfest». Il leur dit qu’il s’agit d’«une célébration de la nature, de la vigne et du travail des vignerons, dans la région, mais aussi dans le monde». Et s’il fallait traduire ce discours en une image, il choisirait «un cep de vigne, si possible ancien et taillé en gobelet, avec la main d’un vigneron ou d’une vigneronne qui travaille et, en arrière-fond, le lac et les montagnes».

Chanterelles et marmousets

Reconnue par l’Unesco en 2016, la Fête des vignerons est inscrite sur la liste du Patrimoine culturel immatériel de l’humanité. Les auteures d’un remarquable ouvrage historique, Du labeur aux honneurs, situent la création de la Confrérie des vignerons entre la nuit des temps et 1647.

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Les débuts de la Fête sont modestes. A intervalles réguliers, trois ans puis six ans, une «pourmenade», soit une parade, traversait la ville et se finissait en agape. On ignore si un tambour scandait la procession ou si des chants résonnaient. Le cortège promène des marmousets, des figurines juchées sur un bâton qui représentent différents métiers de la vigne. En 1724, des «chanterelles» (chanteuses) sont mentionnées. En 1797, une première estrade est construite sur la Grande Place pour accueillir le public. En 1905, René Morax, fondateur de la Grange sublime de Mézières, écrit le premier livret unifié.

«Amour et joie»

Une connaissance exhaustive de la Fête des vignerons est impossible. Les plus chanceux en vivent trois, voire quatre. Il vit, paraît-il, à Vevey un centenaire qui était à celle de 1927. Ceux qui avaient 20 ans en 1977, année punk, n’ont pas nécessairement été enthousiasmés par les couleurs pastel de la Fête, dont la géométrie circulaire et radiale rappelait son emblème, le soleil, et permettait de perpétuer les farandoles du terroir. Ils ont préféré la dramaturgie d’opéra imaginée par François Rochaix en 1999, ses scènes excentrées, ses irruptions de personnages, son plan incliné côté sud comme une rampe de lancement vers le lac, les Alpes savoyardes et le cosmos au-dessus.

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En 1977, le spectacle se terminait avec une cinquième saison, dont la blancheur nivéale était celle de la rédemption et de la résurrection pascale. Vingt-deux ans plus tard, l’imagerie bucolique des «matins légers à nos cœurs» s’effaçait derrière l’angoisse métaphysique des mythologies chthoniennes: Cérès, déesse des moissons, est la mère de Proserpine, maîtresse des enfers. Le spectacle se concluait avec la Fête des vivants et des morts. Les enfants-ceps ramenaient du côté des vivants les «mille âmes qui attendent que l’on se souvienne d’elles». Cette réconciliation s’achevait sur une proclamation: «Amour et joie».

Silène et Noé

L’histoire, du catholicisme à la Réforme, de l’occupation bernoise à l’indépendance vaudoise, du phylloxera à la mécanisation du travail, ne cesse de réécrire la liturgie de la Fête. En 1730, Bacchus, dieu de l’ivresse, fait son apparition, suivi, après 1789, d’autres divinités gréco-latines, témoignant peut-être d’une sympathie républicaine pour les idées de la Révolution française et ne manquant pas d’agacer les bigots. S’ils n’ont pas été conviés au raout de 2019, les habitants de l’Olympe reviendront sans doute un jour…

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Le Fête solaire opère sa jonction avec l’arrière-pays. Vignerons vaudois et armaillis fribourgeois fraternisent à mi-chemin, les premiers portant du vin, les seconds du fromage, pour inventer tous ensemble la fondue. Les vaches ont leur entrée dans l’arène où retentit Le Ranz des Vaches, ce chant alpestre aussi poignant que le blues du Delta. En 1977, la prestation de Bernard Romanens a transporté les spectateurs.

D’autres chants traditionnels comme Mi-été de Taveyane, La Valse du Lauterbach, La Montferrine ou Allons-danser sous les ormeaux, composé par Jean-Jacques Rousseau, traversent les décennies. Mais Lavaux, de Prince, n’a pas été retenu…

Chaque édition apporte de nouveaux ornements (le Petit Chevrier, le Messager boiteux, Orphée, Noé, Silène, le Roi, les Cent-Suisses, Arlevin, les Colombines…), en retranche ou en ressuscite, mêlant animisme régional, libations mythologiques et références à la transsubstantiation du sang en vin, voire au pressoir mystique.

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De grands artistes ont défini ce syncrétisme prodigieux, des plasticiens (Théophile Steinlen, Ernest Biéler, Madeleine Burnat-Provins), des musiciens (Gustave Doret, Carlo Hemmerling, Jean Balissat, Jean-François Bovard, Michel Hostettler), des metteurs en scène (Charles Apothéloz, François Rochaix), des écrivains (René Morax, Henri Debluë, François Debluë)… Ramuz aurait été pressenti pour écrire le livre de l’édition 1927; le rendez-vous raté irrigue cette sublime parabole qu’est Passage du poète. La Fête n’est pas, comme le grincent ceux qui le méconnaissent, une manifestation patriotarde, mais «la séduisante expression de la vérité poétisée», selon Théophile Gautier.

Tâcherons et saltimbanques

Est-elle de gauche ou de droite, cette fête organisée par une confrérie d’obédience radicale et animée par des saltimbanques libertaires? «Elle dépasse complètement ces clivages, affirme l’abbé-président. Certains estiment qu’une manifestation culturelle nécessitant un financement très important serait plutôt capitaliste; mais elle est infiniment populaire. Je rappelle aussi qu’elle n’aurait pas lieu si nous ne couronnions pas les tâcherons, au sens très noble et presque politique du terme, et non pas leurs propriétaires ou les grandes sociétés viticoles.»

Attachement à la vigne 

Au XVIIIe siècle, les vignobles couvraient 59% du territoire veveysan. En 1916, plus que 30%. En 1955, la moitié des Veveysans devaient avoir un père ou un grand-père vigneron. Aujourd’hui, la petite ville industrielle s’est coupée de ses origines campagnardes. Son engouement pour la Fête reste vivace. «Qualifier de «veveysan» ce miracle est réducteur, précise François Margot. C’est tout un pays qui vit dans le souvenir des pères et des grands-pères qui ont participé à l’événement. Le cordon ombilical avec la vigne est coupé depuis longtemps, mais la fibre émotionnelle reste très forte.»

A la fin de l’allocution de Daniele Finzi Pasca, le «peuple de la fête» l’a ovationné. C’était des applaudissements montés du fond des âges, l’expression immémoriale d’une ferveur collective. La Fête risque d’être belle.


Vevey. Place du Marché. Du 18 juillet au 11 août 2019. fetedesvignerons.ch

Du labeur aux honneurs, Quatre siècles d’histoire de la Confrérie des vignerons et de ses Fêtes (1998), de Sabine Carruzzo-Frey et Patricia Ferrari-Dupont, Confrérie des vignerons de Vevey, 272 p.


Les créateurs de la Fête des vignerons 2019

François Margot, abbé-président de la Confrérie des vignerons
Frédéric Hohl, directeur exécutif
Daniele Finzi Pasca, créateur original et metteur en scène
Hugo Gargiulo, scénographe
Maria Bonzanigo, compositrice principale
Jérôme Berney, compositeur
Valentin Villard, compositeur
Giovanna Buzzi, costumière
Stéphane Blok, librettiste
Blaise Hofmann, librettiste
Bryn Walters, chorégraphe
Alexis Bowles, concepteur lumière
Roberto Vitalini, concepteur vidéo
Martin Reich, ingénieur du son

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