Le septième des vingt et un tableaux qui composent le spectacle imaginé par Daniele Finzi Pasca pour la Fête des Vignerons s’intitule Larmes. Il symbolise la sève qui monte, les ceps qui reprennent vie. Ce tableau porte bien son nom: c’est à ce moment précis que j’ai soudainement été submergé par une émotion profonde, surgie de je ne sais où. Ces premières larmes ne furent pas les seules, tant ce spectacle ne parlant finalement de rien d’autre que du cycle de la vie m’a littéralement transporté. Un spectacle dense et coloré, choral et percussif, dansant et théâtral, auquel d’inévitables petites imperfections – car la machinerie est énorme et repose sur des milliers de figurants amateurs – donnent une âme.

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En 1977, j’avais 3 ans. Je ne me souviens de rien, mais je suis allé voir passer le cortège de la Fête. Mardi dernier, alors que je partageais un fraternel verre de chasselas avec un étourneau-danseur piaillant d’impatience à une heure de la première générale, une amie que je n’avais pas revue depuis longtemps m’apprenait qu’en 1977, fille de vignerons, elle était la mascotte de la Fête. Elle avait 3 ans elle aussi, et l’on s’est amusé à imaginer qu’on s’était peut-être fait signe, elle sur un char fleuri, moi dans les bras de ma mère.

En 1999, j’avais 25 ans. Je me souviens que j’ai sciemment refusé d’assister au spectacle mis en scène par François Rochaix, considérant tout ce bazar – obsédé que j’étais par le rock alternatif anglo-saxon et le cinéma asiatique – comme une vaudoiserie qui ne me concernait pas. Je n’ai jamais regretté ce choix jusqu’à mardi dernier, lorsque le journaliste culturel que je suis devenu aux premières lueurs du XXIe siècle s’est dit qu’il aurait bien voulu pouvoir comparer l’ambition de Finzi Pasca à celle de Rochaix.

En 2019, j’ai 45 ans. Je me souviendrai que cette année-là, c’est la première fois que je goûtais véritablement à la Fête des Vignerons. Pour son entrée dans le XXIe siècle, la manifestation classée au patrimoine immatériel de l’Unesco a donc enrôlé un metteur en scène qui a fait de la démesure sa marque de fabrique. Pour l’imposante arène – j’ai cru pénétrer dans un stade américain – qui occupe la place du Marché de Vevey, il a créé un spectacle visuellement époustouflant, conjuguant son sens du show à l’américaine et l’ancrage régional d’une célébration païenne du terroir et des métiers de la vigne.

Revue de presse:  Deux cents ans de Fêtes des Vignerons dans les archives du «Temps»

En 2039, j’aurai 65 ans. Afin de me souvenir de mon émotion de 2019, j’espère vivre de l’intérieure cette Fête qui à travers sa poésie a ce pouvoir précieux de réveiller des souvenirs enfouis et de faire croire, comme l’a joliment écrit un collègue, à la fraternité humaine. A partir de quand peut-on s’inscrire comme figurant?


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