«Les images de ce pays qui me viennent spontanément à l'esprit sont d'abord pastorales: canaux tranquilles bordés d'arbres aussi régulièrement disposés que les dents d'un peigne; un pont voûté sur un cours d'eau peu profond au lit tapissé de galets; vignes assoupies reposant leurs bras écorchés sur des fils de fer tendus; quelques volailles fuyant affolées sur une petite route jonchée de bouses et de crottin; une brume matinale flottant comme de la neige carbonique autour d'une grosse meule de foin. Et quand mes images cessent d'être pastorales, elles ne changent guère de nature: je ne pense pas à Paris ou aux plus grandes villes ni à quelque bruyante plage couverte d'exhibitionnistes, mais à tel ou tel village paisible et ce qu'il évoque pour moi, tables de café rouillées, torpeur de midi, platanes étêtés, bruit sourd des boules heurtant un terrain poussiéreux, et une épicerie où on vend de tout; là un mur d'habitation porte encore l'inscription à demi effacée DUBO, DUBON, DUBONNET, et un monument aux morts témoigne de la terrible hécatombe de 14-18. Pas beaucoup d'agro-industrie ici, ni de chômage rural apparent. Où sont vos paysans revêches et vos ivrognes goitreux? N'oubliez pas que la femme du maire est un corbeau, et qu'il y a eu un vilain crime non élucidé près du lavoir pittoresquement désaffecté. Ajoutez, sous ces arbres étêtés, les voitures garées n'importe comment, le Malien patient avec son tapis couvert de bracelets, l'écho d'un camion pétaradant; effacez l'épicerie et remplacez-la par le supermarché excentré. Oui, mais j'aime presque tout ça aussi.»

«Quelque chose à déclarer», page 17