Le monde à deux pas de chez vous. Il y a dix ans, le Paléo Festival de Nyon décidait de loger sur son immense terrain de copeaux un sémillant petit village très décoré, bien habité, où l’on verrait du pays. Le Village du monde est depuis passé par tous les pôles. Le passant y a bu du thé indien plein de lait et de cannelle, il s’y est fait lire un avenir glorieux dans la paume des mains par une prêtresse brésilienne, il y a dégusté des rythmes sud-africains relus à l’aune du reggae de Kingston. «Un festival dans le festival», dit Jacques Monnier, son initiateur. Une entreprise de transports qui déménage cette année le Moyen-Orient. Petite histoire d’une odyssée en cours.

Depuis toujours, Paléo et sa profonde nature folk s’est intéressé à ce qui se tramait ailleurs. Dès ses premières éditions, vers la fin des années 1970, des Brésiliens d’ici – José Barrense-Dias ou Nazare Pereira – ouvraient la route aux Ghanéens d’Osibisa. On ne parlait pas alors encore de world music, de sono mondiale ni de toutes ces catégories qui regroupent les terroirs de l’autre sous une étiquette unique. Peu à peu, Paléo a été conquis. Sous les têtes d’affiche occidentales, se cachaient toujours tel prince méconnu de la rumba congolaise, tel patron impétueux du dub de Bombay. «Quand Daniel Rossellat est revenu de son expérience à Expo.02, raconte Jacques Monnier, il a voulu reproduire à notre manière le concept du Club mondial à Yverdon.»

Le Club mondial? Ceux qui y étaient s’en souviennent. Martin Hess, ancien agent de Stephan Eicher, grand amoureux du yodel et des savoirs enfouis, avait rassemblé dans un décor sans cesse changeant et une gastronomie adaptée les meilleurs orchestres du Sud. Le lieu provisoire était rempli d’objets glanés lors des voyages préparatifs. Paléo allait s’inspirer de cette tentative postcoloniale de village universel. Le festival vaudois mise sur la couleur locale, l’exotisme, le cliché parfois, pour dégager des accents plus profonds, des identités. «On n’hésite pas dans la décoration à aller puiser dans l’inconscient collectif», explique Amaryllis Blanchard, l’âme du Village depuis trois ans. Pour cette édition, consacrée au Moyen-Orient, ils sont partis des Mille et Une Nuits en affrontant l’écueil possible de l’orientalisme.

Le Village du monde, cette année, s’articule donc autour d’un gigantesque tapis volant qui sert de terrasse. L’année dernière, pour les Caraïbes, c’était un long animal marin, plein de coquillages et de palmiers. Avant cela, des masques africains, des caravanes tziganes, des forêts amazoniennes. Le monde reste un supermarché symbolique où l’ailleurs n’est accessible que par nos représentations. Mais chaque année, après que Jacques Monnier a choisi la zone d’intérêt, les organisateurs voyagent. Ils sont partis en Haïti, en Inde, en Afrique du Sud, au Brésil. Ils vont chercher à la source des musiques, des objets, des odeurs, qu’on ne trouve pas en regardant le monde depuis chez soi.

«Cette année, je suis allée à Beyrouth, en Turquie, en Jordanie. C’est un beau luxe. Cela m’aide beaucoup dans la conception du Village. Nous voulons élaborer un discours initié, crédible face aux associations que nous invitons.» C’est que le Village ne se contente pas de musique ou de nourriture, il rameute les communautés établies en Suisse, finance chaque année un projet humanitaire, crée des liens sur la durée. «Nous évitons de faire de la politique, mais nous n’hésitons pas à nous engager», précise le programmateur Jacques Monnier. Ainsi, en 2012, ce choix de faire converger sur la même scène des orchestres palestiniens et israéliens, le trio Joubran et le bassiste Avishaï Cohen.

«Le Moyen-Orient est une région dont on parle en général négativement. Nous ne nions pas les difficultés, mais nous voulons montrer qu’il y a davantage que la violence. Il y a de la beauté.» Jacques Monnier avait anticipé un scandale. Personne n’a bronché quand Paléo a publié son affiche tout-terrain, même au moment où des artistes suisses exigent un boycott culturel d’Israël. Le Village du monde est une parenthèse, une zone franche. Il est né il y a dix ans, au moment où Paléo commençait à afficher complet à chaque édition – le festival y consacre 4% de son budget. Quarante mille spectateurs captifs, chaque soir, dont la plupart dérivent à un moment ou un autre vers cet espace des antipodes.

Le Village s’est taillé une réputation d’excellence; mosaïque mélomane où les artistes les plus célèbres d’une région croisent de jeunes rappeurs, des figures émergentes, avec toujours ce désir de fusion qui n’exclut pas un vrai questionnement sur la tradition. Cette année, des orchestres syriens ont finalement pu obtenir leur visa. Ils donneront d’un pays qui sombre une image plus fine que celle qui nous hante. Le Village du monde n’est pas politique. Mais il éclaire.

«Moyen-Orient», la compilation du Village du monde 2012, avec Balkan Beat Box, Natacha Atlas, Ibrahim Maalouf, Trio Joubran, etc. (Disques Office).

Le Village du monde, cette année, s’articule autour d’un grand tapis volant qui sert de terrasse

Il rameute les communautés établies en Suisse et finance chaque année un projet humanitaire