Le Village du Monde à Paléo regroupe sur son site les musiques folkloriques ou métissées du monde entier, par thématiques plus ou moins régionales. Si l’appellation paraît un peu désuète et la circonscription stylistique de plus en plus problématique à l’heure de la grande globalisation du monde, tout comme le terme européano-centré «world music» qui va de pair, le Dôme reste l’une des scènes incontournables pour découvrir la richesse musicale de nouveaux groupes venus de loin. Avec son allure de cirque d’un autre temps, entouré de stands de nourriture africaine et d’associations caritatives, il s’élevait cette année au cœur d’une forêt de structures rappelant les fameux mausolées de Tombouctou, monuments classés au patrimoine mondial de l’Unesco et partiellement détruits voilà dix ans par un groupe islamiste.

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Tout au long de la semaine, les musiques qui y étaient programmées puisaient souvent leur énergie festive au creux d’une Histoire mondiale sombre, comme l’afrobeat du digne héritier de Fela, Seun Kuti, tout aussi panafricaniste que son défunt père, ou le funana de la Cap-verdienne Elida Almeida, jeune fille des montagnes de l’île de Santiago réhabilitant cette musique de survie de la traite négrière. Samedi, la soirée se clôturait par le rock engagé de Songhoy Blues, qui durent fuir le nord du Mali sous peine de se faire couper les mains, la musique restant, on l’oublie parfois par ici, un instrument fédérateur puissant dont les politiques en place se méfient toujours.

Le monde en héritage

Avant eux, se produisait le groupe Fokn Bois, avec qui ils avaient d’ailleurs collaboré sur un excellent remix au titre évocateur, Worry. Car «le rôle des artistes a toujours été de refléter l’époque, il faut donc prendre cette responsabilité», rappelle M3NSA, coleader de cette formation étiquetée «déferlante hip-hop autodérisoire» dans le programme de Paléo. Et des problématiques sociales issues de la globalisation, ce power trio en connaît un rayon.

Les Fokn Bois sont à eux seuls un exemple de diversité, avec ses deux frontmen ghanéens qui rappent ensemble depuis le préau d’une école aux Etats-Unis où ils se sont rencontrés, l’un aujourd’hui exilé dans le Kent, l’autre nomade aux pieds nus, métisse roumain en jupe parlant aussi japonais, accompagnés de leur homme-machine hongrois et sur la route aux côtés d’un manager du Sud de la France à l’accent pidgin ghanéen. Tous gravitent dans l’hyperactivité artistique d’Accra, l’une des mégapoles les plus créatives du moment où se jouent actuellement, forcément, des enjeux sociaux majeurs.

Un très haut niveau d’absurdité

En 2019, peu avant la sortie de leur premier album, Afrobeats LOL, qui se moquait gentiment de la hype électronique en vogue dans l’Ouest africain, les Fokn Bois se sont vu offrir 100 000 dollars par un investisseur à condition qu’ils changent leur identité visuelle considérée comme «trop gay». Ce à quoi le groupe répondit joyeusement «fok off» avec le titre True Friends, au clip comme tourné dans une backroom, devenu un manifeste pour les droits de la communauté queer au Ghana. Depuis, cette revendication est le fer de lance des Fokn Bois qui, à mesure qu’homophobie et discriminations se perpétuent, continuent à marteler de leurs beats tonitruants et leur humour tragicomique le droit de tout un chacun à repousser les frontières de sa liberté individuelle.

Mais aujourd’hui, le sujet est brûlant: le parlement ghanéen est en passe de voter une loi menaçant de prison tout membre de la communauté LGBTQ, l’homosexualité étant déjà interdite au Ghana, où la pensée puritaine est attisée par une Eglise évangéliste de plus en plus puissante. Wanlov The Kubolor tente d’expliquer: «Lorsque les pauvres deviennent de plus en plus pauvres, le terrain est propice pour un retour de la magie et des religions en tous genres. Les Eglises se nourrissent de cette nouvelle manne financière et diffusent une propagande très dégradante, mêlant à tout va anticolonialisme, religion, intérêts politiques et pensée magique. Avec la multiplicité des niveaux de formation de la population et des sources d’information, tout se mélange, et nous avons affaire à un véritable multivers de folie crépusculaire. Mais cela ne concerne pas que le Ghana, c’est un mouvement global, si l’on regarde ce qu’il se passe aux Etats-Unis avec la récente pénalisation de l’avortement, ou encore au Royaume-Uni avec le Brexit. Ces retours en arrière sont néfastes pour tout le monde.»

Le coût du militantisme

«C’est une pensée vintage, un «c’était-mieux-avant» qui s’accroche au fantasme de pureté qui est très dangereux; c’est un rejet de la globalisation», rajoute M3NSA, qui constate dépité depuis sa fenêtre donnant sur un port de la Manche la colère de petits commerçants en faillite, autrefois ultra pro-Brexit. Wanlov et sa sœur Sister Deborah, une influenceuse ultra-sexy à l’âme punk, très engagés au Ghana dans la lutte pour les droits LGBTQ, sont récemment apparus dans le titre devenu viral Wo Fie d’Angel Maxine.

«Nous essayons d’utiliser la pop culture et nos réseaux pour distribuer une information précise et claire afin que les gens ne se fassent pas avoir», expliquent-ils. Or le militantisme a un coût autour de ce sujet tendu, et les menaces planent: «Nous ne pensons pas à ce qui peut arriver, car cela teinterait d’une énergie négative ce que nous faisons. Au contraire, nous nous nourrissons de l’excitation positive que nous procure la musique, c’est très important.»

Un reportage: Accra for Africa