expérience

La ville décentrée

Dans le cadre du festival Antigel, le collectif Ici-même propose une étonnante promenade sonore à Chêne-Bougeries

«Nous ne sommes pas des experts en visite guidée.» Ça ressemble à une mise en garde, peut-être à un aveu, mais c’est surtout une promesse. En l’occurrence celle qui, dans le cadre du festival Antigel, est faite par le collectif grenoblois Ici-même, lequel propose à Chêne-Bougeries (GE) une promenade sonore intitulée «Ligne 12 / jour ouvrable».

Posons vaguement le décor: les participants à la promenade sont munis d’un lecteur mp3 fourni par le collectif, qui diffuse une bande son (voix, bruits, musique) guidant l’auditeur du café de la Fontaine à la douane de Moillesulaz, puis retour rue Peillonnex, à Chêne-Bourg, le tout à pied et en tram - par la ligne 12, on l’aura compris.

De fait, il ne faut pas s’attendre ici à une visite guidée, mais plutôt à une expérience, étrange et poétique, de décentrement et de recentrement sur l’ambiance sonore d’une ville, sur son organisation spatiale, sur les flux qui la traversent, sur ses frontières, et sur ses habitants. Car ce qui passe dans les écouteurs - à un volume médian, histoire de laisser infuser les sons de la ville in situ - n’a pas la nature dirigiste que l’on pourrait attendre d’un guide touristique: des bruits urbains, des musiques tour à tour concrète ou ambient; des voix d’enfants qui vous incitent à faire un footing, à vous arrêter subitement, à fermer les yeux; quelques indications de parcours («Bifurquez à droite», «Longez la rivière», «Prenez un tram en direction de la France»).

Dès lors, le premier quart d’heure de l’expérience (comptez 75 minutes pour sa totalité) est très déstabilisant: est-ce que je marche trop vite? Est-ce ici qu’il faut tourner à droite? Bon, d’accord, je reviens sur mes pas... Puis on lâche prise et, étonnamment, on retombe sur ses pattes. C’est là, et à cette condition, que la poésie de la promenade prend toute son ampleur: les ondes et les voix créent d’étonnants phénomènes de décalage avec la vue, et l’on se prend, sinon à planer au dessus du trottoir, du moins à voir tout à coup Thônex d’un autre œil. Les ambianceurs d’Ici-même proposent via le casque de petits exercices: «Prenez un passant en filature» (le nôtre nous a faussé compagnie en entrant dans un immeuble), «Suivez du doigt les frondaisons des immeubles». Certes, on a quelques fois l’air malin...

Le plat de résistance de la promenade est concentré dans sa dernière demi-heure: sur la place Graveson, on suit la verticale des immeubles pour se perdre dans le ciel; on se déplace ensuite jusqu’au parc de l’Ancienne-Mairie, pour à nouveau lever le nez et s’égarer (l’accompagnement de drones y est pour beaucoup) entre les branches du gigantesque arbre qui surplombe la rue de Genève; on continue, ensuivant une signalétique ad hoc faite d’autocollants oranges et de figurants portant vestes et marcels de la même teinte, pour finir dans le hall d’entrée d’un hard-discounter allemand - sous l’œil suspicieux d’un vigile étonné par cette troupe de personnages silencieux et pénétrés, attendant sans bouger la prochaine instruction qui leur sera donnée. Là aussi, on a l’air malin. Mais c’est plutôt amusant. Et c’est à ce moment qu’on remarque qu’Ici-même, avec trois bouts de ficelles, des lecteurs mp3, et des tonnes d’ingéniosité, fait des miracles.

Les trois prochaines promenades: ve 7 février, 15h30; sa 8, 12h45; même jour, 15h30. Départ du café de la Fontaine, à Chêne-Bougeries. Rens. www.antigel.ch

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