Un fleuve pour mille univers. De 2007 à 2013, Bertrand Stofleth a longé le Rhône, du Valais à la Méditerranée, dans un camion équipé d’une nacelle élévatrice. Le stratagème en a fait un spectateur privilégié des drôles de scènes se déroulant au fil de l’eau, comme un passionné assis au premier balcon d’un théâtre à l’italienne. De là, il a glané les séquences inédites ou absurdes, enregistré les rencontres improbables. Une bande de filles à vélo observant un papy adossé à sa berline décapotable lequel observe les filles à vélo. Un jet-ski, un enfant et un cheval. Une orque en plastic et quatre frimeurs des cités déambulant sur un déversoir. Un jeune homme en fauteuil roulant, avec plaque minéralogique mentionnant «Sexy Boy». Un détail qui ne se lisait pas dans l’ouvrage publié en octobre 2015 chez Actes Sud (Le Temps du 24 octobre 2015) mais qui prend tout son sens dans les grands tirages de l’exposition organisée par le Centre de la photographie et les Services industriels de Genève au Pont de la Machine. Entretien.

Comment est né ce projet?

Il est né de la découverte des usages et des modes de réappropriation des riverains face au Rhône, alors que je travaillais à un projet sur le patrimoine fluvial dans la Drôme en 2007. De par les contraintes qu’il impose, le fleuve donne naissance à des activités spécifiques. On y lit en filigrane le pouvoir d’attraction qu’ont encore ces «espaces naturels», un rapport presque romantique au paysage. J’aurais pu faire un livre uniquement sur les punks qui peuplent les berges, ou rien que sur les pêcheurs. Mais ma démarche est documentaire, j’ai souhaité rendre compte des réalités et des pratiques multiples de ce territoire.

Avez-vous un lien particulier avec le Rhône?

J’ai grandi dans la banlieue de Lyon, où je vis aujourd’hui et j’ai étudié à Arles. Mais j’ai vraiment découvert le Rhône à travers ce projet. Il a été le prétexte à un traitement territorial unissant les alpages suisses et la Camargue. En 2007 et 2008, je me suis concentré sur la Drôme et l’Ardèche puis s’est imposée l’idée de suivre le fleuve dans son intégralité. En 2009, je suis remonté jusqu’au Léman. En 2011, je me suis consacré au delta et en 2013 à la Suisse. Il a fallu deux ans entre chaque session de prises de vue pour obtenir les autorisations nécessaires – le camion-nacelle suppose un accès à des sites d’ordinaires fermés à la circulation – ainsi que des financements. J’ai travaillé à la chambre pour permettre un agrandissement et une immersion, afin de voir où se jouent les détails.

Pourquoi cette nacelle?

Je ne voulais pas me retrouver avec trop de fleuve ou au contraire une trop grande prééminence des individus. La nacelle permet d’étager les scènes, entre le rapport des riverains au fleuve et l’inscription de ce fleuve dans le territoire. C’est un peu comme si l’on se trouvait au premier ou deuxième balcon d’un théâtre à l’italienne. C’est l’endroit parfait pour lire les volumes et les interactions. J’ai photographié depuis une hauteur de cinq mètres en moyenne. Je n’avais aucun intérêt à aller très haut; je ne faisais pas la terre vue du ciel. La question du point de vue est centrale dans ma pratique: mon précédent projet tournait autour des belvédères.

De nombreuses scènes semblent absurdes ou incongrues. Comment les avez-vous «attrapées»?

Je me retrouvais chaque fois en situation de tournage, avec un mois environ à consacrer à un tronçon de 200 kilomètres. Je passais donc très souvent au même endroit, ce qui me permettait de trouver la bonne conjonction entre le lieu, les personnages, la lumière. J’aime la manière dont les personnes investissent un espace avec toute leur individualité, créant des scènes presque filmiques. Ces moments suspendus par l’appareil photographique sont parfois à la limite du grotesque. J’ai été nourri de films belges et américains, tels ceux des frères Cohen. C’est l’originalité de l’ordinaire. Je voyais un univers occuper un lieu et lui donner un sens.

Avez-vous procédé à des mises en scène?

J’ai parfois demandé aux personnes de rejouer une action à laquelle je venais d’assister ou de continuer ce qu’elles étaient en train de faire, le temps que j’installe mon dispositif.

Les villes sont quasiment absentes de vos images…

Ce n’est pas faute d’avoir essayé! A Lyon notamment, où j’ai photographié la pose d’un nouveau pont. Je n’ai rien gardé parce que je crois que dans la ville, tout est déjà joué dans le rapport de l’homme au fleuve. Tout est organisé, il n’y a pas de place pour l’appropriation et tout devient caricatural.

Quels enjeux avez-vous relevés le long du Rhône?

Il y a des imbrications politiques, culturelles, énergétiques, territoriales. La gestion du fleuve semble revenir à plus de naturel, contre le bétonnage qui a longtemps prévalu. La question du sauvage et du domestiqué est centrale, même si elle apparaît différemment en Suisse, dans l’Ain ou en Rhône-Alpes. Le Rhône est beaucoup plus canalisé en France, c’est là qu’il devient véritablement fleuve, contre un aspect plus rivière en Suisse. Avec un lac entre les deux!

Pourquoi ce titre?

Rhodanie permet de créer un univers et de tisser un lien avec l’Arcadie, ce territoire existant mais sublimé et fantasmé à propos duquel on évoque toujours une harmonie entre l’homme et la nature. Ce projet n’est pas l’histoire du Rhône, je voulais sortir du côté régionaliste. Le fleuve est le prétexte, il n’est pas intéressant en tant qu’objet mais par ce qu’il véhicule pour nous.

Sur quoi travaillez-vous actuellement?

Un projet sur l’archéologie industrielle entre Lyon et Saint-Etienne, ce territoire totalement dévolu à la production énergétique. On peut y trouver un pont de bois datant de la deuxième ligne de chemin de fer française entre un Autogrill et un Saint-Maclou. Et un autre sur l’aviation, suite à une résidence à Beauvais, autour du paradoxe entre le mythe – l’aventure, le luxe etc – et la low-costisation actuelle.

Bertrand Stofleth: Rhodanie, du glacier du Rhône à la Méditerranée, jusqu’au 29 mai au Pont de la Machine, à Genève.