Les grands fleuves d'Europe gonflent, débordent et dévastent; la terre tremble et engloutit des villes entières, le feu avale les forêts, les épidémies déciment des populations entières. Il en a été ainsi d'aussi loin que l'humanité se souvienne; et, de tout temps aussi, les catastrophes naturelles ont enflammé les esprits. Colère divine, signe prophétique, explications scientifiques… Le tout récent ouvrage Villes et catastrophes, réactions face à l'urgence dans l'histoire européenne, édité par Geneviève Massard-Guilbaud, Harold L. Platt et Dieter Schott (Peter Lang, 2002), relève, dès ses premières lignes, combien il est impossible de dissocier les causes dites naturelles des facteurs culturels dans l'analyse des calamités qui ont frappé et frappent encore l'humanité. Les déséquilibres économiques déterminent une répartition inégale de leurs effets; on sait que 95% des morts qui leur sont dues frappent le tiers monde. Et les interventions humaines – imperméabilisation des sols, déforestations, constructions abusives, par exemple – contribuent à les accentuer.

Face à l'urgence, quel peut être l'apport de la discipline historique? Le récit d'événements terrifiants relatés par des spectateurs profondément frappés et impuissants a fait place, dès la seconde moitié du XXe siècle principalement, à une lecture historique des catastrophes en milieu urbain considérées dans leur complexité et surtout comme des moments révélateurs de dysfonctionnements multiples. Equipements inadaptés aux conditions de l'environnement, structures économiques et sociales défaillantes: l'état d'urgence met au jour des problèmes non résolus et, souvent, contribue à accélérer de nécessaires réformes. Les travaux d'historiens offrent alors d'incomparables outils pour aborder des questions essentielles sur la politique et le développement des villes.

Quelles explications, quelles réponses a-t-on su donner au malheur au fil du temps? Les accusés ont peu varié: les mêmes – divinités courroucées ou minorités détestées – ont pu être incriminés, çà et là, de la peste ou du sida. En temps de catastrophes, toutes les rumeurs courent, les chiffres sont gonflés ou escamotés, la mémoire de l'événement entretenue ou rapidement gommée à des fins politique. Egalement significative l'étude des réponses face à l'urgence imaginées par le pouvoir aristocratique, ecclésiastique ou laïc, et l'exploitation qu'il en fait. Exemptions fiscales, prêts, aide directe de l'Etat, souvent dosés selon le degré de loyauté de telle ou telle cité. En 1842, le grand incendie de Hambourg provoque un mouvement de solidarité dans toute l'Allemagne, à l'appui du mouvement vers l'unité; en 1962, même élan face à l'inondation qui dévaste la ville, et mêmes effets.

Rarement les villes dévastées sont reconstruites à l'identique. Le désastre offre l'occasion de réformes, de modernisations. Il provoque de profonds changements de comportement et de mode d'occupation de l'espace. Il bouleverse les rapports de propriété et l'économie urbaine elle-même. Certaines villes en tirent parti, comme Messine, lors du tremblement de terre de 1783, qui se dote d'un nouveau port et relance son activité commerciale. Certaines villes en sont durablement, sinon définitivement atteintes, comme Messine, en 1908, lors du tremblement de terre suivant qui tue 70 000 personnes et détruit 90% de ses bâtiments.

«Villes et catastrophes, réactions face à l'urgence dans l'histoire européenne», édité par Geneviève Massard-Guilbaud, Harold L. Platt et Dieter Schott, Ed. Peter Lang, 2002.