De loin, on dirait une gravure du XVIIe siècle. De près, les disproportions toutes subjectives évoquent plutôt une carte moyenâgeuse. Sohei Nishino a entrepris de redessiner un ­atlas urbain, à sa manière. Sa manière? Arpenter les villes et les photographier depuis des points situés en hauteur – collines, immeubles… Tirer des milliers de planches-contacts, découper les vignettes et reconstituer avec elles le plan de la cité. Le résultat, saisissant, est exposé à Vevey, dans le cadre du festival Images.

La multitude de clichés se superposent pour esquisser le schéma général des cités. A Tokyo, le métro semble former un visage. A Paris, la Seine isole deux univers. Partout, des monuments sont immédiatement identifiables: immeuble «cornichon» à Londres, tour Eiffel à Paris, Jésus-Christ à Rio de Janeiro. Tant l’orientation des tirages que leur taille variable créent l’illusion de villes mouvantes, vivantes. Certains lieux sont légèrement démesurés. Parce que l’artiste japonais officie de mémoire et en fonction de ses appréciations. «L’objectif n’est pas la précision, mais plutôt d’illustrer ce que j’ai pu ressentir lors d’un séjour quelque part. Toutes les étapes nécessaires à la constitution d’une image participent au travail de mémoire. Lorsque je développe, lorsque je découpe ou lorsque je regarde l’ensemble des clichés, je fais remonter mes souvenirs, je les affine.»

Un travail introspectif qui a débuté il y a dix ans à Osaka. Sohei Nishino, alors étudiant aux Beaux-Arts, hésite sur l’inflexion qu’il veut donner à sa vie. «Je me posais beaucoup de questions; du coup, j’allais réfléchir sur le toit de l’université. C’est là que j’ai commencé à apprécier les vues plongeantes, raconte le jeune homme. Parallèlement, j’étais fasciné par les planches-contacts et j’avais envie d’en faire quelque chose.» Il mitraille Osaka, puis Kyoto, Hiroshima et Tokyo. Il choisit les villes selon l’énergie qu’elles transmettent. Exporte ensuite son idée folle sur d’autres continents, photographie New York, Berlin, Londres, Paris ou Rio. Chaque création suppose plusieurs mois de travail, quatre ou cinq au minimum.

Sur sa carte brésilienne, des scènes de vie qui ne figuraient pas, ou peu, sur les autres. Un balayeur semble danser avec son ustensile, un chien se promène, des enfants courent sur une plage. «J’ai dû solliciter l’aide des habitants pour me rendre sur les points les plus hauts de la ville. Du coup, j’ai commencé à interagir avec eux, et ils se sont naturellement retrouvés dans mes images, explique l’artiste. Peu à peu, j’ai aussi considéré les métropoles comme des personnages dont je ferais le portrait, alors qu’au départ je ne voyais que de la pierre.»

C’est à Rio qu’il croise par hasard Stefano Stoll dans un petit hôtel. Le directeur du festival Images est captivé par cette ambition de cartographe obsessionnel. Il invite Sohei Nishino à se pencher sur notre chef-lieu. Le Japonais, d’abord étonné que Berne soit la capitale – il aurait misé sur Bâle ou Zurich –, trouve la ville «jolie et ordonnée» et l’on devine que c’est peut-être celle qui l’aura le plus dépaysé. Il passe là tout le mois de février, scannant de son objectif les recoins de la cité. Près de 6000 photographies en résultent, qui nécessiteront quatre mois de production. Au final, un schéma de la ville très reconnaissable par les familiers des contours de l’Aar. Quelques zooms sur les ours, le baldaquin de la place de la gare, des flamants roses ou des patineurs. Et des touches de couleur inhabituelles chez Sohei Nishino. «J’étais là-bas au moment du carnaval; la couleur était dans mes souvenirs. Je ne pouvais pas, dès lors, travailler uniquement en noir et blanc», explique le photographe

A Vevey, la carte est exposée dans le bâtiment de l’ex-EPA, avec celles des 12 autres métropoles de la série. Une version géante (100 mètres carrés) figure aussi place Scanavin. Un échafaudage permet de la surplomber pour en scruter les détails. L’observation peut durer longtemps. On se perd avec délice dans les fragments, on s’approche pour mieux goûter une scène, reconnaître un lieu. Est-ce le défilé du carnaval, la présence des ours; la ville ne semble ni plus sage ni plus petite qu’une autre

Après elle, Sohei Nishino songe à Delhi ou Bombay et puis Jérusalem. Et pourquoi pas, un jour, s’arrêter sur un village, une montagne ou un paysage de campagne? «Ce projet repose pour l’instant sur la vitalité que me procurent les grandes villes, mais la prochaine étape pourrait être tournée vers des univers différents», réfléchit le cartographe. Sohei Nishino n’a pas encore 30 ans; tant mieux, le monde est vaste.

Sohei Nishino, Diorama Maps, ex-EPA et place Scanavin. Festival Images, jusqu’au 30 septembre à Vevey. Renseignements: www.images.ch

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Albert Camus

«Comme remèdeà la vie en société,je suggère les grandes villes: c’est le seul désertà notre portée»