LIVRES

Les villes, les humains, les fourmis

De Mexico à Genève, Alexandre Friederich poursuit l’observation de ses contemporains et les effets d’une drogue dure, le travail

Alexandre Friederich aime poser des questions. De cette démarche philosophique, il extrait des livres, toujours en mouvement. A vélo, en avion, à pied aussi, il questionne le paysage urbain, ce qu’il raconte, ce qu’il trahit des évolutions sociales et politiques. Depuis plus de quinze ans et une dizaine de titres, il mêle récit, reportage et essai, d’une plume précise, dense, où le sens de l’ellipse, de la formule, des images, un climat de réflexion en action convainquent à marcher ou à rouler avec lui. A, surtout, regarder autour de soi, avec d’autres yeux.

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Après EasyJet (Allia, 2014), ou le monde vu des hublots low cost, après Fordetroit (Allia, 2015), séjour halluciné dans les ruines de l’ancienne capitale de l’industrie automobile américaine, voici TM pour trademark. Au cœur de ces déambulations, de Mexico à Genève, Lausanne ou Arles, la question du décentrement du regard justement et celle de la nature, de la place et des effets du travail sur les êtres et sur le monde.

Dans la fourmilière

Avec dans son sac des auteurs utopistes et libertaires, de Tommaso Campanella à Francis Bacon, de René Daumal et son Mont Analogue à Bernard Traven, Alexandre Friederich accole trois moments de son parcours, trois chapitres, trois rapports au travail. Une suite placée sous le signe du Bildungsroman ou récit d’apprentissage, qui, selon la définition mise en exergue, «a pour thème la construction d’un jeune héros jusqu’à ce qu’il atteigne l’âge de l’homme accompli et cultivé». Etre ou ne pas être dans la «fourmilière», dans la «grande entreprise du monde», sera l’axe central de cette formation.

«Parmi les métiers que j’ai exercés, un seul m’a intéressé. Balayeur.» Ainsi s’ouvre la première partie intitulée «Cremastogaster», nom scientifique d’un genre de fourmis. Fort d’un «appareillage trinitaire modeste et grandiose: corps-esprit-balai», le narrateur se retrouve à un poste d’observation idéal qui permet de «voir sans être vu». Que voit-il à balayer dans un centre commercial? «Le fonctionnement extraordinaire de l’humanité», qui, telles les fourmis, porte sa miette et ne voit rien d’autre que le chemin.

Villa high-tech

En contrepoint de cette expérience du terrain, au sens propre, apparaît le personnage de Toldo, un ami, propriétaire d’une villa high-tech dans le quartier le plus huppé de Mexico. Toldo, lui, travaille, «du matin au soir et la nuit encore». En visite, Alexandre Friederich tente d’entamer la conversation, ce qui n’est pas facile car Toldo est «en soi indisponible, soustrait au monde par les lois de l’effort». Autre difficulté, Toldo médite beaucoup, avec, pour interlocuteur privilégié, la «vedette de l’ataraxie», Bouddha.

Avec des spectres

Après d’autres rencontres, avec notamment Michel le photographe d’Arles, l’ancien balayeur, qui vit dans une maison abandonnée à Conches, aux abords de Genève, après aussi de nombreuses échappées au Salève pour tenter de mieux voir, après avoir travaillé dans une halle de tri postal à la gare, en compagnie de «spectres» du monde ouvrier, le narrateur, donc, se laisse convaincre d’entrer de plain-pied dans le «règne de l’argent». De travailler.

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Le chapitre «Arnet TM» relate cette étonnante expérience, cette transformation totale de l’être en fabrique d’argent. Le travail a force de drogue, constate le nouveau concepteur de l’entreprise Arnet, qui travaille du soir au matin: «La souffrance produit de l’argent qui justifie la souffrance.» Quelle est l’issue? Y en a-t-il une? Peut-on retrouver ses esprits? S’il laisse à chacun le soin d’y répondre, Alexandre Friederich, en écrivain, sait faire résonner ces questions dans l’air mat de l’époque.


Récit

Alexandre Friederich
«TM»
Infolio, 106 p.

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