Spectacle

Quand le vin est tiré, il faut le fêter

C’est un spectacle grandiose que Daniele Finzi Pasca offre à la ville de Vevey. S’appuyant sur une technologie futuriste, la première Fête des Vignerons du XXIe siècle se débarrasse de quelques oripeaux mythologiques et se recentre sur le travail de la terre à travers des tableaux somptueux

Les origines de la Fête des Vignerons se situent entre la nuit des temps et la fin du XVIIIe siècle. En 1797, les cortèges se sédentarisent sur la place du Marché de Vevey. Cinq fois par siècle, la paisible cité lacustre devient l’épicentre du canton de Vaud, de la Suisse, du monde et peut-être plus encore. Si la célébration des travaux de la vigne évoque forcément le cycle des saisons, chaque génération réinvente la liturgie – en respectant certains motifs et chansons, et malheur au réformiste trop audacieux!

En 1905 dans un décor gréco-latin, en 1927 dans un décor médiéval, le spectacle consiste à faire tourner en rond les travailleurs de la terre, leurs animaux et leurs outils. La Fête de 1955, qui relève du péplum avec ses tours sur lesquelles des buccinateurs annoncent les tableaux, introduit une dimension dramaturgique: des rampes mènent au séjour des dieux, au-dessus des mortels gambillant à même le sol.

Inscrite dans une géométrie circulaire et radiale, comme le soleil son emblème, la Fête de 1977 puise son inspiration à la mystique chrétienne: chaque saison correspond à un point cardinal, un élément alchimique, un évangéliste, Luc, Marc, Jean et Matthieu étant assimilés aux quatre sarments du cep. En 1999, c’est un opéra populaire célébrant les mystères de la vie et de la mort qui est proposé. Du côté du lac, une rampe invite à s’élancer vers le ciel; sur le parterre, Cérès, déesse des moissons, menace de semer la désolation. Le dernier tableau réconcilie les vivants et les morts.

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Des sucres d’orge

Daniele Finzi Pasca a été clown. Il est donc resté proche de l’enfance. Il désarme les Cent-Suisses, remplace leurs hallebardes par des tubes de lumière striés de rouge comme des sucres d’orge et signe avec Cent pour Cent faux chevaux, une féerie dans laquelle une armada de cavaliers en cheval jupon virevolte, tournicoti clipiclop, comme tous les carrousels de l’âge tendre. Le personnage central du prodigieux son et lumière qu’il a conçu n’est ni le roi majestueux de 1977, ni le roi dérisoire (Arlevin) de 99, mais une fillette, Petite Julie.

Avec sa robe bleue et ses couettes, l’enfant donne le coup d’envoi des réjouissances en frappant une cuve, essaye d’attraper les libellules, vogue sur le bleu Léman, pose les questions sans réponses («Si les vaches mangent de l’herbe, pourquoi le lait est-il blanc et non pas vert?») et mène avec son grand-père (Michel Voïta) une balade initiatique à travers les peines et les joies de la viticulture qui la mène jusqu’au firmament. Dans Longue Nuit, le plancher de LED dessine une cosmographie. L’aïeul et l’enfant marchent sur la Lune et même sur les anneaux de Saturne, avant de croiser le fœtus cosmique de 2001: l’odyssée de l’espace… La collision de particules qui a lieu sous leurs pas renvoie au Big Bang plutôt qu’au Pressoir mystique, c’est tout aussi bien.

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La lumière lémanique

Petite Julie rencontre le Cent-Suisse 1819 et l’Armailli 1819. C’est il y a deux siècles exactement que les hallebardiers et les fromagers gruériens ont rallié la Fête (deux représentations, 730 figurants…), dont ils sont devenus des figures incontournables. Le vieux militaire incarne la Mémoire, car «on est fait de son histoire». La réflexion vaut pour la Fête. Le peuple a grogné en apprenant que les créateurs avaient évacué les dieux grecs. Apparues au XVIIIe comme allégories discrètes des idéaux de la Révolution française, les figures mythologiques ne faisaient plus grand sens. Elles étaient réduites à saluer la foule en agitant le bras comme un essuie-glace. Les créateurs leur ont substitué des oiseaux et des insectes, ainsi passe la gloire…

Les librettistes se sont recentrés sur le travail de la terre et sur la lumière lémanique comme reflet d’une lumière supérieure. Blaise Hofmann fait rimer le vent avec «le vol du cormoran, le chant, le cri du Muveran, l’envers du lac Léman» et «prend le chemin pour le chaud, le chemin vers le beau». Stéphane Blok souhaite à l’enfant endormi «des jours calmes/des brindilles au bord du chemin» et s’émerveille: «L’eau est bleue et c’est pas le ciel qui dira le contraire.» Pourtant, le grand Pan n’est pas tout à fait mort. Dans un intermède inattendu, quelques tracassets se poursuivent sur scène. Chacun des petits véhicules pétaradant arbore un fanion sur lequel s’affichent Silène, Bacchus et les autres, comme les vignettes d’un passé périmé…

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Un esprit jubilatoire

En 1999, la musique avait fait grincer les dents. Si Jean-François Bovard, venu de la fanfare et du jazz, soulevait l’enthousiasme, les partitions de Michel Hostettler et Jost Meier souscrivaient au plus rebutant de la musique contemporaine, dissonances et austérité mélodique. L’édition de 2019 évacue cet intellectualisme stérile pour renouer avec la joie.

Les trois compositeurs de la Fête s’harmonisent parfaitement malgré leurs dissemblances stylistiques. Vieille complice de Daniele Finzi Pasca, Maria Bonzanigo se dit rompue à une forme d’écriture extrêmement malléable qui répond aux exigences du cirque: entrain, précision, accessibilité. Elle aime la tristesse joyeuse qui se chante sur trois temps, tout ce qui tangue et qui valse (Cartes); elle mêle des cuivres mélancoliques aux tambours martiaux (Cent pour Cent), fait un tour de carrousel (Cent pour Cent faux chevaux), s’invite chez Offenbach (Feuilles) et convoque l’accordéon pour une complainte de marin (On a le droit de pêcher).

Jérôme Berney apprécie «les choses plus explosives». Fait au feu du jazz et de l’art choral, le batteur vaudois a imaginé le déluge de percussions sur fûts viticoles qui lance le spectacle (Vendanges) et le conclut dans une frénésie de samba. Il a transformé la caissette jaune à vendange en cajon péruvien et intégré à ses partitions des effets sonores comme les cloches de l’église Saint-Martin qui, depuis 1603, battent la mesure de toutes les libations veveysannes. Dans La Saint-Martin, il mêle un classique de la Fête, Le Petit Chevrier, à la Titine des Temps modernes de Charlie Chaplin, fameux résident veveysan.

Organiste, clarinettiste, chef de chœur, Valentin Villard a reçu le don de la musique. Enfant chanteur à la Fête de 99, il s’était promis d’écrire la suivante. Il fait passer dans ses partitions une dimension sacrée (Bourgeons) mais jamais pompeuse. Tout en retenue dans Poésie de l’eau, il mène le bal dans Noces. L’Harmonie insectoïde y interprète un magistral arrangement de La Montferrine: la valse traditionnelle sinue, retient son souffle, et redémarre en éclats cuivrés dont l’esprit jubilatoire rappelle celui de Frank Zappa.

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Des corolles froufroutantes

La Fête des Vignerons de Daniele Finzi Pasca sidère par son gigantisme. Neuf cents tonnes de structures pour soutenir une arène de 20 000 places, 900 choristes, 240 instrumentistes, 6000 figurants… Une technologie de pointe, dont le plus grand plancher LED (783 m2) jamais monté en plein air. Cet écran horizontal géant s’anime, donne la direction à suivre aux parades, dessine les pavés d’une place médiévale ou les ondulations sur lesquelles vogue un bateau de papier…

Ces prodiges électroniques ne seraient rien sans la splendeur des costumes conçus par Giovanna Buzzi. La sensualité des robes, la délicatesse des motifs géométriques ou allégoriques décorant les habits, la hardiesse des coloris, harmonisant le parme et le vert pomme sans jamais être vulgaire, sont un enchantement. A peine tempérée par des chapeaux rouges, la robe noire et blanche des Effeuilleuses compose un camaïeu austère qui explose en corolles froufroutantes lorsque les sages ouvrières s’adonnent sauvagement au french cancan, dévoilant des jupons qui moussent d’orange et de mauve. Le tableau ruisselle de rouge, comme le vin, comme le sang. L’Eucharistie n’a jamais été plus ludique, plus polissonne.

L’humour a sa place dans le grandiose. Les trois Docteurs qui pérorent sur le vin et la vie s’avèrent des Trissotins fuyant devant les petits chevaux ou les Effeuilleuses. Il y a toujours une petite coccinelle sautillant dans un coin. Quelques chèvres, forcément capricantes, dérident les citadins. Il y a même une allusion à l’art de la tarte à la crème quand les énormes pièces montées des Noces oscillent entre les mains des bambins…

Une poya solennelle

Les choses redeviennent sérieuses avec Les Trois Soleils, le moment où l’esprit d’enfance selon Lewis Carroll le cède au sentiment patriotique. Des porte-étendards envahissent la scène, les Cent-Suisses reprennent leurs hallebardes, la Confrérie des Vignerons fait son entrée. La Bible fait une apparition avec la grappe de Canaan tandis que le plancher de LED dessine la croix fédérale. C’est le moment du Couronnement, les racines d’un événement fondé pour célébrer les mérites des vignerons-tâcherons et couronner le meilleur d’entre eux.

«Pourquoi tu pleures quand tu chantes?» demande Petite Julie à l’Armailli 1819. «Parce que je sais que la vie va trop vite», répond le montagnard chenu. Un bruit de sonnailles annonce l’entrée des vaches. Disposés sur les quatre scènes latérales, plus de trente Souffleurs accompagnent au cor des Alpes cette poya solennelle. C’est l’heure du Ranz des vaches, joyau traditionnel qu’entonnent 11 ténors placés aux quatre coins de l’arène. Ce blues fait entendre l’âme granitique des Alpes. Le son est parfait, c’est le seul moment où il faut fermer les yeux – d’autant plus que le plancher LED montre une prairie fleurie dont les couleurs criardes semblent justement stresser un âne porteur de fromages.

Après ce chant immémorial, les deux derniers tableaux sont presque surnuméraires. Certes, le grand final réunissant tous les figurants et les chœurs est très impressionnant. Mais après 150 minutes d’intenses sollicitations sonores et visuelles, l’esprit tend au silence et à la nuit.


Fête des Vignerons, Vevey, place du Marché. Du 18 juillet au 11 août 2019.

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