Un soir de semi-confinement, sur les quais d’Ouchy, à Lausanne, passe furtivement un joggeur parmi d’autres. C’est Vincent Barras, médecin, philosophe et poète, spécialiste de l’histoire de la médecine (il est professeur à l’IHM, l’Institut des humanités en médecine, à Lausanne). S’il y a un homme que l’on a envie d’entendre sur la crise du Covid-19, pour prendre un peu de distance historique et poétique, c’est lui. Mais il a la foulée rapide, il est déjà loin. De toute façon, sur ces quais, on n’aurait pas osé l’aborder – comme si, depuis trois semaines, s’adresser la parole dans la rue était devenu un interdit.

L’interview n’aura pas lieu face au lac, mais par écrans interposés, plus tard, après avoir écouté l’auteur lire un de ses poèmes, Umno, saisissante performance artistique sur le souffle et le corps, écho involontaire à l’épidémie qui nous touche.

Le Temps: Que ressentez-vous face à la crise?

Vincent Barras: J’expérimente dans mon corps et dans ma vie, de manière aiguë, quelque chose que j’ai passé beaucoup de temps à étudier dans le cadre de mes travaux en histoire de la médecine. Je connaissais les épidémies en tant qu’historien, et maintenant j’expérimente ce sentiment étrange d’en vivre une moi-même. Lorsque tout cela sera derrière nous, ce sera certainement une leçon pour moi, en tant que citoyen et en tant qu’historien, pour remettre en question ma façon de penser et voir quelle a été ma part de responsabilité.

Qu’est-ce qui change déjà dans votre façon de penser?

Lorsque les premiers signes inquiétants nous arrivaient de Chine, je me disais: on a connu cela en 2002, puis en 2012, mais j’étais loin de me douter que cela nous toucherait à ce point… J’avais l’idée théorique que nous faisions partie d’un même monde, mais désormais, et pour toujours, ce sera une idée incarnée, beaucoup plus tangible. Un virus né à l’autre bout du globe, probablement de l’interaction entre une chauve-souris et un pangolin – animal dont j’ignorais le nom il y a encore quelques semaines –, peut m’affecter directement. Le virus nous oblige à faire l’expérience de la globalisation: nous sommes solidaires entre humains, mais aussi avec les animaux, les plantes.

Nous pensions les choses de manière dissociée, et ce ne sera plus possible dorénavant; nous sommes dans une écologie globale. Cette proximité fait surgir de nouvelles inquiétudes parmi les humains.

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Cela entraînera-t-il un changement des mentalités?

Cela pourrait constituer un changement culturel majeur, oui. Mais ma raison d’historien me rend pessimiste: il y a eu des événements dramatiques et on n’a pas l’impression que ces grandes catastrophes ont servi de leçon… Nous avons une capacité de résilience et d’oubli qui m’empêche d’être optimiste et de me dire: enfin ça va changer, on aura compris l’écologie, tout ira mieux, on polluera moins et on prendra moins l’avion!

L’histoire aussi est devenue globale…

On devra prendre conscience qu’on vit dans le même tissu historique. Ce tissu est fait d’oublis et de peurs récurrentes… Notre génome culturel, si je peux parler ainsi, a gardé la mémoire des épidémies passées. Nous savons que nous sommes des survivants. En même temps, nous ne voulons pas nous en souvenir. C’est tout le paradoxe.

A ce stade, la pandémie de Covid-19 est un événement infiniment moins tragique que celui de la grippe espagnole, sur le plan du nombre de morts. Pourtant, on n’a pas su retenir les leçons du passé: 50 à 100 millions de personnes sur les 2 milliards que comptait la planète sont décédées en quelques mois. Cela a eu une influence sur tout: l’éducation, la natalité future, les rapports entre les gens… Mais tout cela a été si peu étudié, questionné. Il y a eu, à nouveau, une forme d’oubli.

Nous aurions pu être davantage préparés?

Il y a eu quelques piqûres de rappel, comme la grippe de Hongkong en 1968, mais on n’a pas l’impression de s’être vraiment préparés. En reprenant les vieux dossiers d’il y a cent ans, on voit que de nombreuses questions étaient les mêmes: les masques, les vaccins, la gestion des stocks médicaux… En nous basant sur l’histoire, nous aurions pu développer des scénarios possibles, organiser la société pour qu’elle puisse réagir plus vite, sans parler des mesures à l’international.

Il n’y a eu aucune précaution, du moins suffisante: la preuve, le virus est aujourd’hui partout sur la planète. L’histoire pouvait pourtant nous apprendre qu’une telle épidémie était possible et probable, tôt ou tard, et comment réagir.

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Il y a cent ans, la grippe espagnole avait fait des ravages en Suisse…

Elle a frappé l’ensemble de la Suisse. Rien qu’en Valais, pour prendre un exemple au hasard, il y a eu des milliers de morts. Une de mes doctorantes, Laura Marino, a exploré l’ensemble des sources disponibles et rédigé un magnifique travail à ce sujet, qui décrit combien l’épidémie, inattendue et catastrophique, a mis à rude épreuve non seulement les personnes touchées et le système de santé de l’époque, mais aussi la population en général, les structures politiques, le tissu culturel, bref l’ensemble de la société.

Depuis quand connaît-on de telles épidémies?

La peste d’Athènes, qui décimait animaux et humains il y a près de 2500 ans, est un des plus anciens témoignages qui nous soient parvenus d’une «peste», c’est-à-dire d’une maladie contagieuse se répandant dans toute une population. Il nous est rapporté par l’historien Thucydide. C’était déjà l’œuvre d’un agent infectieux (virus? bactérie?), dont on ne soupçonnait pas l’existence alors, proche de ceux que nous connaissons.

L’avenir, comme le passé, continuera d’être modelé par les virus. On ne va pas gagner une fois pour toutes. L’humanité devra s’en souvenir.

Les virus sont-ils une forme de vie?

Ils sont très intéressants, philosophiquement parlant. Sont-ils ou non des êtres vivants? Les virus nous obligent à repenser nos catégories scientifiques de classification du vivant, qui datent d’Aristote. Nous pensons encore les choses de manière dichotomique: «vivant», «non vivant»… Les virus sont des êtres à la frontière. Ils menacent notre vie, mais ils rendent aussi la vie possible: nous avons, dans notre génome, intégré énormément des virus passés. Il est fort possible que des fonctions indispensables de notre organisme aient pu se développer grâce à leur apport.

«La poésie peut avoir une fonction consolatrice; pour ma part, je la conçois comme épicurienne, davantage que comme stoïcienne.»

Poète, vous avez écrit et performé des poèmes sur le souffle. Le corps et la maladie sont un matériau poétique?

Le type de poésie que j’écris est issu de la performance. L’expérience physique y joue un grand rôle. Sans doute du fait de mon origine, avec une mère pédiatre et un père pneumologue, et de mes études de médecine, le corps est devenu une source inépuisable d’inspiration. Nous sommes des machines, nous autres humains, destinées à mourir, exposées dès la naissance à toutes sortes de vicissitudes… Cela fait partie de notre vie. La poésie peut avoir une fonction consolatrice; pour ma part, je la conçois comme épicurienne, davantage que comme stoïcienne.

Qu’est-ce qui vous touche, au quotidien?

Ma petite-fille, Jeanne, est en train de traverser cette crise comme le héros de Stendhal, Fabrice del Dongo, traversait le champ de bataille de Waterloo dans La Chartreuse de Parme. Fabrice est au cœur de la guerre, de l’histoire, et pourtant il ne se rend compte de rien. Il ne voit que des détails, un cheval, des soldats… Fascinante, cette façon de vivre la crise: Jeanne, pleine de vie, parle du «petit virus» en toute innocence. Beaucoup de gens vont traverser tout cela sans rien comprendre. Il faudra aussi en tenir compte.

Nos sociétés avaient-elles déjà connu le confinement?

Il est plus global aujourd’hui qu’il ne l’a été lors de la grippe espagnole. Pendant les alertes aériennes, durant la Seconde Guerre mondiale, on se confinait quelques heures dans les caves, et puis on remontait à la surface. Mais un isolement de populations entières, de manière aussi massive, si rapide, comme on le vit aujourd’hui, est un événement majeur qui n’a pas d’équivalent historique.

Que lisez-vous en semi-confinement?

Je consacre une part de mon temps à Galien, médecin grec du IIe siècle de notre ère, qui parle du tempérament et des corps, toute une passionnante «philosophie du corps», ce qui me ramène à notre actualité, mais en me dégageant du tourbillon des nouvelles. Je lis aussi une magnifique thèse d’une autre doctorante, Sylvie Ayari, sur Avicenne, un savant perse de l’an 1000 qui a écrit le fameux Canon de la médecine. Avec Jacques Demierre, nous composons (à distance) un poème sonore, Speech Symphony.

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Enfin, je me replonge dans l’œuvre de Robert Lax (1915-2000), poète américain qui m’accompagne depuis longtemps, et tout particulièrement ces derniers mois. Lax vivait en ermite, confiné sur l’île de Patmos, l’île de l’Apocalypse! J’étais allé le rencontrer. Je prépare une exposition ainsi qu’une collection de traductions de son œuvre chez l’éditeur Héros-Limite (en 2011, j’avais eu l’occasion de publier chez le même éditeur un premier recueil de Lax: 1 2 3 – Poèmes et journal).

C’était un poète en réseau avec l’avant-garde la plus pointue, tout en vivant en ermite. Il parlait de la pierre, du ciel, des gens, des choses… On ne peut pas ne pas l’aimer! En le lisant, j’écoute Morton Feldman, les sonates de Beethoven et les chansons d’Adriano Celentano.


Dernier essai paru:

«Recueil des vertus de la médecine ancienne, de Maqari. La médecine gréco-arabe en Mauritanie contemporaine» (avec Bertrand Graz, Anne-Marie Moulin, Corinne Fortier), BHMS, 2017.

Prochaine traduction poétique à paraître: «Monotononie» de Simon Cutts, Héros-Limite.

POUR LA VERSION WEB SEULEMENT:

A découvrir, sur le Net, Vincent Barras lit son poème «Umno», dans l’Anthologie vidéo de la poésie en Suisse romande